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Je lorgnai la pendule numérique qui clignotait au-dessus de la caisse, derrière le bar. « J’attends quelqu’un, d’ici une demi-heure. »

Ce fut au tour de Chiri de hausser les sourcils. « Oh ! pour affaire ? Alors, on s’est remis à bosser ?

— Merde, Chiri, c’est que mon second boulot du mois.

— Allons prends quelque chose. »

Je tâche d’éviter les drogues quand je sais que je dois rencontrer un client ; j’en resterai donc à mon truc habituel : un trait de gin, un trait de bingara sur des glaçons avec un poil de jus de limette Rose. Je restai au bar, malgré l’arrivée imminente du client, car si j’allais m’asseoir, les deux nouvelles chercheraient à me lever. Même si Chiri les en dissuadait, elles essaieraient quand même. J’aurais toujours le temps de prendre une table quand se pointerait ce M. Bogatyrev.

Je sirotai mon verre en contemplant la fille sur scène. Jolie, mais elles le sont toutes ; ça va avec le boulot. Elle avait un corps parfait, fin et souple, si doux que vous brûliez presque de parcourir des mains cette peau sans défaut, à présent luisante de sueur. Vous brûliez, mais justement. C’était pour cette raison que les filles étaient là, que vous étiez là, que Chiri et sa caisse enregistreuse étaient là. Vous leur payiez à boire et vous contempliez leur corps parfait en prétendant les aimer. Et elles prétendaient vous aimer, elles aussi. Puis, dès que vous cessiez de lâcher du fric, elles se levaient et prétendaient en aimer un autre.

Pas moyen de me rappeler le nom que m’avait donné Chiri. En tout cas, elle avait manifestement subi pas mal de boulot : pommettes accentuées à coup de silicone, nez redressé et rapetissé, joue anguleuse rabotée en une jolie courbe, implants de seins hypertrophiés, silicone encore pour arrondir le cul… tout cela laissait des indices qui ne trompaient pas. Aucun des clients n’aurait remarqué mais j’en avais vu des femmes, sur scène, ces dix dernières années. Toutes avaient la même allure.

Chiri revint de servir des clients à l’autre bout du comptoir. Nous nous regardâmes. « Et elle a claqué du pognon à se faire triturer le cerveau ?

— Juste câblée pour recevoir des papies, je suppose, répondit Chiri. C’est tout.

— Vu tout ce qu’elle a dépensé pour ce corps, on aurait pu croire qu’elle se serait payé la totale.

— Elle est plus jeune qu’elle en a l’air, chou. Tu reviens dans six mois, elle aura aussi sa broche de mamie. Laisse-lui le temps et elle te montrera la personnalité que tu préfères, vraie salope ou blanche et tragique colombe, ou toutes les possibilités intermédiaires…»

Chiri avait raison. C’était simplement une nouveauté de voir travailler dans cette boîte quelqu’un qui utilisait son seul cerveau. Je me demandais si cette petite nouvelle aurait le cran pour continuer à bosser ou bien si le boulot la renverrait d’où elle venait, ravie de son corps parfaitement modifié et de son esprit partiellement altéré. Un bar à mamies-papies n’était pas un endroit facile pour gagner de l’argent. Vous pouviez avoir le physique le plus étourdissant de l’univers, si les clients étaient câblés eux aussi et s’ils s’intéressaient avant tout à leurs propres distractions intracrâniennes, vous pouviez aussi bien rester chez vous, à jouer vous aussi aux puces.

Une voix froide, imperturbable, me souffla dans le tuyau de l’oreille : « Vous êtes bien Marîd Audran ? »

Je pivotai lentement et fixai l’homme. Je supposai que c’était Bogatyrev. Il était petit, avec une tendance à la calvitie, et une prothèse auditive – ce type n’avait pas la moindre modification. Visible, du moins. Ça ne voulait pas dire qu’il n’était pas équipé d’un module et de périphériques divers indétectables à première vue. Je suis déjà tombé sur ce genre de client, au cours des ans. Ce sont les plus dangereux. « Oui, confirmai-je. Monsieur Bogatyrev ?

— Ravi de faire votre connaissance.

— Moi de même. Vous allez devoir consommer quelque chose ou bien cette barmaid va mettre à bouillir sa grosse cafetière…» Chiri nous lança son sourire cannibale.

« Je suis désolé, dit Bogatyrev, mais je ne bois pas d’alcool.

— Pas de problème, dis-je en me retournant vers Chiri. Donne-lui le même. » Je levai mon verre.

« Mais…, objecta l’autre.

— Pas de problème, c’est ma tournée. Ce n’est que justice… D’ailleurs, je vais m’en reprendre un, moi aussi. »

Bogatyrev acquiesça : sans expression. Indéchiffrable, le mec, vous voyez ? Les Orientaux sont censés avoir le monopole dans le genre mais ces mecs de la Russie reconstruite ne sont pas mal non plus. Ils ont l’entraînement. Chiri prépara le cocktail et je le lui réglai. Puis je conduisis le petit homme vers une table, au fond. Bogatyrev ne jeta pas un coup d’œil à gauche ou à droite, n’accorda pas un instant d’attention à la femme presque nue. Ce genre de type aussi, j’ai déjà connu.

Chiri aimait bien maintenir la pénombre dans sa boîte. Esthétiquement, les filles y gagnent. Ça leur donne l’air moins vorace, moins prédateur. Les lumières adoucies tendent à les draper de mystère. En tout cas, c’est ce que pourrait penser un touriste. Chiri laissait simplement dans l’ombre les éventuelles transactions qui pouvaient se dérouler dans les stalles ou autour des tables. Les projecteurs de scène pénétraient à peine cette obscurité. On pouvait juste distinguer les visages des clients installés au bar, le regard fixe, rêveur, ou halluciné. Tout le reste était plongé dans les ténèbres, indistinct. Personnellement, j’avais rien contre.

Je finis mon premier verre et le fis glisser sur le côté. J’enveloppai de la main le second. « Que puis-je pour vous, M. Bogatyrev ?

— Pourquoi m’avez-vous demandé de vous rencontrer ici ? »

Je haussai les épaules. « Je n’ai pas de bureau, ce mois-ci. Ces gens sont mes amis. Je veille sur eux, ils veillent sur moi. C’est un effort communautaire.

— Vous éprouvez le besoin d’avoir leur protection ? » Il cherchait à me jauger et je voyais bien que je n’avais pas encore gagné la partie. Pas entièrement. Sans pour autant cesser d’être excessivement poli. Pour ça aussi, ils ont l’entraînement.

« Non, ce n’est pas ça.

— N’avez-vous donc pas d’arme ? »

Je souris. « Je n’en porte pas, monsieur Bogatyrev. Pas en temps ordinaire. Je ne me suis jamais trouvé dans une situation requérant l’usage d’une arme : soit l’autre type en a une, et je fais ce qu’il dit, soit il n’en a pas et c’est lui qui fait ce que, moi, je lui dis de faire.

— Mais sans aucun doute, si vous aviez une arme et que vous la brandissiez en premier, cela vous épargnerait des risques inutiles.

— Et cela gagnerait du temps. Mais j’ai tout mon temps, monsieur Bogatyrev, et puis, c’est ma peau que je risque. Chacun doit entretenir son niveau d’adrénaline d’une manière ou de l’autre. En outre, ici dans le Boudayin, nous travaillons selon une espèce de code d’honneur. Ils savent que je n’ai pas d’arme, je sais qu’ils n’en ont pas. Quiconque brise la règle est aussitôt brisé en retour. Nous formons comme une grande et heureuse famille. » Je ne sais pas jusqu’à quel point Bogatyrev gobait mon explication et ce n’était pas vraiment important. Je poussais juste un peu le bouchon, histoire de cerner le caractère du bonhomme.

Son expression s’aigrit juste un poil. Je sentais bien qu’il était en train de songer à tout plaquer. Il y a des tas de gros bras dans l’annuaire des comm-codes. Des gorilles baraqués, bourrés d’armes pour rassurer les mecs comme Bogatyrev. Des agents avec le gros paralyseur astiqué planqué sous la veste, installés dans des suites cossues des quartiers les plus huppés, avec secrétaires et terminal raccordé à toutes les banques de données du monde connu, et photos encadrées les montrant en train de serrer la main de gens qu’on se sentait obligé de reconnaître. Ce n’était pas le genre de la maison, désolé.