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Des mots d’ordre démagogiques, un système de terreur rapidement mis en place sont un des aspects du pouvoir bolchevique. L’autre est constitué par les idées explosives de la révolution socialiste, qui visent à réaliser le rêve utopique de justice universelle. Ces idées assurent à la Russie soviétique le soutien de l’humanité souffrante.

Après la révolution de Février et l’arrestation de l’empereur, on songe tout naturellement à transférer Nicolas II et sa famille en Angleterre, pays allié sur le trône duquel se trouve un proche parent du souverain déchu. Au premier télégramme de l’ambassadeur britannique à Petrograd, Londres donne une réponse que l’on peut considérer comme tout simplement « humaine » : qui va financer le séjour du tsar russe en Angleterre ? Les inquiétudes du gouvernement de Grande-Bretagne sont vite apaisées : le tsar russe a des comptes dans les banques anglaises. Vient alors la réponse politique. La venue de Nicolas II n’est pas souhaitable, « radicaux et socialistes étant, en Angleterre, catégoriquement opposés au séjour de la famille impériale… ». Telle est la réponse, résolue, définitive, du ministre des Affaires étrangères, Lord Hardinge, à l’ambassadeur Buchanan2.

La popularité de Lénine grandit encore, au niveau international, lorsqu’il se déclare partisan du droit des peuples à l’autodétermination, jusques et y compris l’indépendance. C’est la condamnation de l’Empire de Russie. Rappelons toutefois que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est inclus dans les quatorze points du programme de paix du président américain Wilson.

La guerre civile qui se déchaîne dans l’immensité russe, de l’été 1918 à la fin de 1921, achève de détruire l’empire mais crée aussi les conditions de sa reconstruction.

Le Parti communiste est à la fois le squelette, le système nerveux et sanguin du nouvel organisme qui, à compter de juillet 1918, prend le nom de RSFSR. Prônant le « droit des peuples à l’autodétermination, jusques et y compris l’indépendance », Lénine n’en précise pas moins que les membres du Parti communiste doivent s’opposer aux tendances nationalistes, au profit d’un État fort, centralisé.

Lénine n’a rien contre l’empire, il n’était l’ennemi que de l’empire tsariste au sein duquel il n’avait pas le pouvoir. Car pour mettre en application les « idées socialistes », pour réaliser l’utopie, il faut le pouvoir. Et plus un État est fort, plus puissant est celui qui le dirige, quel que soit le nom de ce dernier.

Durant la guerre civile, on détruit les anciennes institutions, on dénonce bien des convictions du passé. De nouvelles idées leur succèdent (souvent puisées dans les anciennes, mais portant de nouveaux noms) : il y a d’abord le Parti communiste, puis la police politique qui dépend directement du chef du Parti, enfin l’armée, les transports, le système monétaire. Ces institutions garantissent l’unité de l’organisme qui se constitue peu à peu, au terme de la guerre civile, sur le territoire de l’ex-Empire de Russie. Le territoire de l’État qui, en 1924, prend le nom d’URSS, est réduit, par rapport à 1913. La Pologne, la Finlande, la Bessarabie n’en font plus partie.

Staline hérite les grandes idées et les méthodes de Lénine. Les années 1924-1941 peuvent être considérées comme la première période d’édification de l’empire soviétique. Le « socialisme en un seul pays », qui se met en place sous la direction de Staline, revient à construire une grande puissance industrielle, ayant pour mission historique de concrétiser les idées communistes dans le monde. En 1920, Lénine testait, pour la première fois, la possibilité de concilier idéologies nationaliste et internationaliste. La marche de l’Armée rouge sur Varsovie (l’étape suivante était Berlin) s’effectuait au nom de la révolution « mondiale » et de la guerre contre « l’ennemi russe de toujours » : les pans polonais.

Staline améliore considérablement ce cocktail magique : il bâtit une Russie puissante – la première parmi les « égales », en URSS –, afin qu’elle convertisse toute la planète au communisme. Dotée, tel Janus, de deux visages – l’un tourné vers l’intérieur du pays, l’autre vers l’extérieur –, l’idéologie national-communiste de l’Union soviétique est ce qui distingue avant tout l’empire soviétique de l’Empire russe. L’Empire russe, nous l’avons vu, ne disposait pas d’une idée universelle, qui lui eût attiré des fidèles. La Russie avait des alliés politiques, militaires, des partenaires économiques, elle n’avait pas de partisans idéologiques prêts à lui apporter un soutien sans faille.

À la différence de la Russie, l’Union soviétique est la Patrie et le rempart du mouvement communiste mondial, puis ceux de toute l’humanité progressiste. La Russie impériale n’eût pas osé rêver de jouer un tel rôle.

La victoire remportée sur l’Allemagne nazie permet à l’Union soviétique de restaurer les frontières de l’Empire russe en 1913 et, çà et là, de les élargir. Bien plus, l’Union soviétique crée un « bloc des pays socialistes », sorte de deuxième cercle de l’empire. Le « bloc » protège les frontières de l’URSS et représente une place d’armes permettant de poursuivre l’élargissement de la zone communiste.

Au milieu des années 1970, les régimes communistes, liés par de nombreux fils à Moscou, se montrent très actifs sur tous les continents, hormis l’Antarctique.

En 1975, les chefs d’État de trente-deux pays européens, des États-Unis et du Canada se réunissent à Helsinki pour signer l’Acte final du Conseil de Sécurité et de Coopération en Europe. En 1648, après la guerre de Trente Ans, le traité de Westphalie entérinait ce principe : « Celui qui détient le pouvoir, impose sa religion. » En 1975, trente-deux États reconnaissent les frontières de l’empire soviétique – le premier comme le second cercles.

En décembre 1979, le petit cénacle des dirigeants soviétiques – Leonid Brejnev, Iouri Andropov, Andreï Gromyko, Dmitri Oustinov – parvient à la conclusion que l’empire soviétique doit effectuer un nouveau bond en avant. Les troupes soviétiques entrent en Afghanistan, violant, en particulier, l’accord signé par le gouvernement du tsar, en 1907.

Certains y voient un premier pas vers la chute de l’empire soviétique. Il est difficile de partager ce point de vue, car l’ensemble du monde, au bout du compte, accepte cette agression. Rares sont les pays à refuser de prendre part aux Jeux Olympiques de Moscou, en 1980. Les États-Unis entreprennent d’armer les Afghans qui luttent contre l’envahisseur, mais les relations entre les deux États restent normales.

La guerre d’Afghanistan crée une certaine tension, sans rien de comparable, bien sûr, à celle de la Première Guerre mondiale. On justifie l’agression par la nécessité, pour Moscou, de répondre à Ronald Reagan et à sa « guerre des étoiles ». Il y a là une part de vérité, mais cela n’explique pas la chute de l’empire soviétique. À la fin de 1995, les Américains découvrent qu’un agent soviétique de la CIA livre des informations sur les armements de l’URSS, soigneusement préparées par les désinformateurs de Moscou. Il apparaît, au bout du compte, que les services secrets soviétiques contrôlent le programme américain de « guerre des étoiles ».

En août 1990, j’achevais mon livre Le Septième Secrétaire. Splendeur et misère de Mikhaïl Gorbatchev, en affirmant que l’empire soviétique reposait « tout entier sur une base malsaine » et qu’il ne pouvait pas ne pas s’effondrer. Restait simplement à savoir quand et comment3. Il semblait néanmoins impensable qu’il n’ait guère qu’un an à vivre.