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Le soutien de Batou ne se manifeste pas par la seule attribution du iarlyk à Alexandre. Les historiens russes présentent diversement les circonstances qui ont présidé à l’ascension du grand-prince. Son biographe reste obscur : « Alexandre n’avait pas encore regagné Vladimir que Batou dirigeait deux armées sur la Russie, l’une vers Vladimir-et-Souzdal, avec le voïevode Nevriouï, l’autre vers la Galicie-Volhynie, avec le voïevode Kuremsa. » Ayant fourni un alibi au grand-prince, son biographe n’en fait pas moins remarquer : « Batou savait que les princes alliés [les princes de Vladimir, Galitch et Tver] refuseraient de reconnaître l’autorité d’Alexandre16. » Il est aisé d’en identifier les causes et d’en tirer les conséquences. Le biographe du prince Andreï qui, en hâte, quitte Vladimir pour se réfugier en Suède, formule très clairement les unes et les autres : « En 1252, Alexandre va trouver sur le Don, Sartaq, fils de Batou, qui administre alors la Horde, pour se plaindre de ce qu’Andreï ait reçu le titre de grand-prince au mépris du droit d’aînesse, et n’ait pas intégralement versé son dû au khan. À la suite de cette plainte, Alexandre obtient le iarlyk de grand-prince, tandis que les armées tatares, conduites par Nevriouï marchent sus à Andreï17. » L’historien contemporain ne laisse place à aucune équivoque : « En 1251, Alexandre se rendit dans la Horde de Batou, il se lia d’amitié avec lui, puis fraternisa avec son fils Sartaq et devint, en conséquence, le fils adoptif du khan. En 1252, il amena en Russie un corps d’armée tatar, sous le commandement d’un chef expérimenté, Nevriouï. Andreï s’enfuit en Suède, Alexandre devint grand-prince, les Allemands stoppèrent leur offensive contre Novgorod et Pskov18. »

Le raid de Nevriouï, effroyable de fureur destructrice – les chroniques tiennent le registre des horreurs : populations réduites en esclavage, pillages, viols, incendies –, est la preuve que la puissante Horde soutient Alexandre. En 1248, les légats d’Innocent IV apportent un message du pape au prince Alexandre de Novgorod. Se fondant sur le rapport de Jean du Plan Carpin qui s’était entretenu avec Iaroslav à Qaraqoroum, le pape propose au prince son aide contre les Tatars, en échange de sa conversion au catholicisme. Alexandre refuse : « … nous n’accepterons aucun enseignement de vous. »

Pour comprendre les motivations du choix d’Alexandre en faveur des Tatars, et non des Allemands, il faut imaginer que le prince russe avait perçu le caractère illusoire des promesses d’aide avancées par le pape. L’année 1252 confirme, d’ailleurs, qu’Alexandre a vu juste. Alors que Nevriouï châtie les princes russes mécontents des Tatars et saccage la Russie vladimiro-souzdalienne, l’armée de Kuremsa, chef expérimenté, est envoyée vers la Rus de Galicie-Volhynie, contre le prince Daniel. Un régiment de Smolensk – alors dépendante de Souzdal – accompagne les Tatars. L’Occident n’apporte aucune aide à Daniel de Galitch, ce qui n’empêche pas ce dernier de venir à bout de ses adversaires ; il démontre par là même que les Tatars ne sont pas invincibles et que les espoirs de secours sont vains. En 1260, le commandant du corps d’armée tatar opérant au sud-ouest est remplacé. Sous la conduite de Bouroundouï, les Tatars marchent sur la Pologne à travers les terres de Galicie-Volhynie, exigeant de Daniel qu’il prenne part à l’agression contre ses voisins chrétiens. Le prince est contraint d’accepter ; les Tatars n’en réduisent pas moins à néant les ouvrages de défense de ses principales villes, qui venaient d’être améliorés et renforcés. La Rus de Galicie-Volhynie compte désormais parmi les possessions tatares.

Ayant assuré ses positions sur le trône de Vladimir, Alexandre entreprend de réaliser le rêve de son père et de son grand-père : la mise au pas de Novgorod. Dans le cas de Vladimir, Alexandre était opposé à son frère Andreï ; dans celui de Novgorod, il lui faut combattre son frère Iaroslav, prince de Tver. Les boïars de Novgorod, qui n’aiment guère et craignent l’impérieux vainqueur des Suédois et des croisés, ont chassé de chez eux le fils d’Alexandre, Vassili, et fait venir Iaroslav à sa place. Le grand-prince de Vladimir, « avec des régiments sans nombre » note la chronique, marche sur la république en révolte. Terrifiés à l’idée d’une incursion de l’armée de Vladimir-et-Souzdal, les Novgorodiens, après quelques hésitations, se plient aux exigences d’Alexandre : ils déposent leur possadnik, acceptent Vassili aux fonctions de grand-prince. Alexandre a obtenu l’essentiel : à la souveraineté, individuelle et éphémère, des différents princes russes (de Souzdal, Tchernigov et autres) succède celle, permanente, du prince de Vladimir. Monté sur le trône de Vladimir et consolidé par la Horde, Alexandre devient aussi prince de Novgorod.

Cela signifie un renforcement de l’autorité du prince de Vladimir-et-Souzdal, un élargissement de son pouvoir, mais aussi l’extension de l’autorité de la Horde aux terres de Novgorod, que les Tatars n’avaient pu conquérir militairement. En 1257, quand les Novgorodiens se soulèvent contre le tribut imposé par les Tatars, entraînant à leurs côtés le propre fils d’Alexandre, le prince Vassili, le grand-prince écrase lui-même la révolte. Vassili est capturé à Pskov et envoyé à Vladimir ; quant aux meneurs, ils sont châtiés de la plus atroce façon : on leur coupe le nez et on leur crève les yeux.

Les troubles de Novgorod sont l’expression la plus forte du mécontement général engendré par les collectes d’impôts que les Tatars prélèvent, à compter de 1257, comme une taxe d’habitation, une taxe par feu. Pouchkine fera justement remarquer que les Tatars ne ressemblaient pas aux Maures : ayant conquis la Russie, ils n’y apportèrent ni l’algèbre, ni Aristote. Le grand poète aurait pu cependant noter qu’en place d’Aristote et de l’algèbre, les envahisseurs apportèrent un système administratif et financier très au point et d’une redoutable efficacité. La campagne de Batou prend fin en 1240 mais, pendant plus de quinze ans, les Mongols se contentent des présents apportés par les princes russes à Saraï ou Qaraqoroum, et de pillages occasionnels. Puis la machine fiscale commence à fonctionner dans l’empire. En 1230, le chef de l’administration civile de la Chine, envahie par les Mongols, Ye-liu Tch’ou-ts’ai, déclarait au grand khan Ogödaï, héritier du trône de Gengis : « L’empire a été créé à cheval, mais il ne peut être gouverné à cheval19. »

Membre de la maison royale des K’i-tan, peuple de la steppe soumis par les Chinois, Ye-liu Tch’ou-ts’ai passe au service des Mongols. La réforme qu’il préconise, et réalise lorsqu’il devient chancelier de l’empire, transforme la monarchie guerrière en empire bureaucratique. Ye-liu Tch’ou-ts’ai introduit la notion de budget d’État et parvient à persuader Ogödaï qu’il est plus rentable, économiquement, de prélever le tribut que de tuer les populations des villes prises d’assaut (la doctrine militaire mongole exigeait l’extermination des habitants de toute ville qui ne se rendrait pas avant le début de l’assaut).

Ye-liu Tch’ou-ts’ai commence sa réforme budgétaire et financière en imposant les Mongols. À compter de 1231, le peuple de l’empire doit s’acquitter d’un impôt direct, s’élevant à 1 % des revenus par tête. L’aspect le plus étonnant du système mis en place par le chancelier est peut-être la légèreté de l’impôt auquel sont assujettis les Chinois, conquis dans les années trente du XIIIe siècle. Expliquant au grand khan qu’une pression fiscale trop lourde inciterait la population à s’enfuir, ce qui porterait tort au trésor, Ye-liu Tch’ou-ts’ai parvient à n’imposer les Chinois que par feux.