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Le premier de ces facteurs permanents est la présence, en Occident, de l’ennemi numéro un. Il existait déjà dans la politique de la Russie kiévienne, mais il prend une importance particulière au temps d’Alexandre, quand la menace devient réalité et que le Drang nach Osten s’exprime très concrètement, avec insistance et cruauté, dans la stratégie conquérante des « chiens-chevaliers ». L’invasion tatare n’est pas la cause du déclin de la Russie kiévienne, déjà déchirée par les princes, avant la bataille de la Kalka. De la même façon, s’esquissait la coupure entre le sud-ouest et le nord-est, entre les terres de Vladimir-et-Souzdal et celles de Galicie-Volhynie. Le choix – Tatars ou Allemands ? – se pose également à Daniel de Galitch et à Alexandre Nevski. Daniel opte pour l’Occident et la couronne royale, Alexandre pour les Tatars et le titre de prince de toute la Russie. Les générations suivantes, en premier lieu les historiens, peuvent apprécier diversement ce choix. Une chose est sûre : la Rus volhyno-galicienne, l’un des centres les plus importants de la Terre russe, perd rapidement de sa signification et est bientôt avalée par la Lituanie, puis la Pologne ; la Rus du Nord-Est, en revanche, avec Vladimir, puis Moscou, devient le centre la Russie future. La justesse de la politique anti-occidentale d’Alexandre, qui n’exclut aucunement des liens commerciaux intensifs au centre desquels se trouve Novgorod, est confirmée par la politique pro-occidentale de Daniel et des frères de Nevski.

La seconde constante est l’orthodoxie. Le baptême selon le rite byzantin, puis le Schisme de l’Église, font de l’orthodoxie un facteur essentiel de méfiance, de suspicion et d’hostilité envers l’Occident. Il est d’ailleurs notable que, pour les Chevaliers teutoniques qui partaient en croisade vers l’Orient avec une croix cousue sur leur cape, les « schismatiques » orthodoxes ne se distinguaient en rien des païens : il était nécessaire de baptiser les uns et les autres par le glaive et le feu. L’Église orthodoxe, anti-occidentale, anticatholique, apparaît avant tout comme un facteur d’unité pour la Russie, une force spirituelle pour le peuple, une autorité unique. En même temps, héritière de l’Église byzantine, elle est en permanence le point d’appui du prince. L’idée du césaro-papisme, d’un système de relations où le chef de l’État dirige aussi l’Église, passe de Constantinople à Kiev, puis à Vladimir, pour triompher à Moscou. La Rus ne connaît rien de semblable à la guerre qui oppose la papauté à l’empire. L’histoire russe n’a retenu qu’une tentative effectuée par un chef de l’Église – au XVIIe siècle – pour étendre son pouvoir, au détriment de celui du tsar : le conflit entre le patriarche Nikone et Alexis Mikhaïlovitch ; il devait se solder par une défaite complète du patriarche et devenir l’une des causes d’un schisme tragique.

La troisième constante est le pouvoir autocratique. L’idée du Monomaque, sa conception d’un pouvoir absolu et unique, est venue de Byzance par des voies détournées : à travers les livres, les récits des ambassades russes ou des moines grecs. L’idée de Gengis, celle du pouvoir absolu du khan, est acquise sur le terrain, dans ces écoles que furent Saraï et Qaraqoroum : les princes russes y ont vu de leurs yeux ce que signifiait le pouvoir du « tsar » mongol, du « tsar libre » des chroniques russes. Dans cette école de la soumission absolue, les vaincus ont appris la domination. Alexandre Nevski y fut un élève modèle : faisant de la soumission aux envahisseurs le fondement de sa politique, il châtie impitoyablement tous ceux qui s’y opposent, portant par là même atteinte à son propre pouvoir.

L’école de l’autocratie se révéla aussi l’école de l’empire : le pouvoir absolu exigeait un agrandissement du territoire et des possessions de l’empire, qui, à son tour, avait besoin, pour sa préservation, d’un pouvoir autocratique. Byzance et l’Empire mongol servirent de manuels pratiques.

Le choix d’Alexandre Nevski place la Rus, et principalement le nord-est, dans une sorte de cocon, au sein duquel la future Russie peut passer au stade supérieur. Une transition qui n’a rien de paisible : dans le cocon, la lutte pour le droit de devenir chrysalide est féroce. Les guerres que se livrent les princes russes n’empêchent cependant pas le pays de se développer dans l’immensité de l’Empire mongol, d’acquérir des habitudes d’administration, d’élargir les liens commerciaux, de se doter d’une expérience militaire au cours des campagnes menées conjointement avec les Tatars. Sur les territoires de la Horde d’Or, règne la paix impériale, troublée seulement par les querelles entre les princes russes qui appellent invariablement les Tatars à la rescousse ; et ces derniers accourent, séduits par les perspectives de pillages.

Après la tentative effectuée par Daniel de Galitch et Andreï, frère d’Alexandre Nevski, pour organiser la résistance contre les Tatars, les princes russes fondent leur politique sur la collaboration la plus étroite avec le khan. Ils la justifient par le fait que les expéditions punitives de Nevriouï et de Kuremsa ont laissé des traces sanglantes ; mais il est clair que cette collaboration coïncide également avec leurs intérêts personnels et étatiques. Lev Goumilev parle d’un « système de contacts ethniques », qu’il définit, nous l’avons vu, comme une « symbiose29 ». Allant jusqu’au bout de sa logique, l’historien russe émet l’hypothèse que l’an 1262, où le khan de la Horde d’Or Berké rompt avec le gouvernement central des Mongols installé à Pékin (qui prendra, en 1271, le nom dynastique chinois de Yüan), marque « la libération de l’Europe orientale du joug mongol ». C’était, souligne l’Eurasien Goumilev, « la première fois que la Russie se libérait des Mongols, et l’immense mérite en revient à Alexandre Nevski30 ». L’on comprend aisément que, puisque le khan mongol Berké avait délivré la Russie des Mongols, point n’était besoin de résister aux « libérateurs ».

Les historiens russes, de Karamzine à Goumilev, évoquent avec plus ou moins de prudence, directement ou par allusions (sans omettre de rappeler les atrocités de l’invasion et du joug, la destruction des villes et l’asservissement des populations), la mise à profit des potentialités qui s’ouvraient pour les principautés russes incluses dans l’oulous de Djötchi.

Parallèlement, pendant plus de sept cents ans, la mémoire collective, la conscience russe exprimée dans le folklore et la littérature, voient uniformément dans les Tatars l’ennemi, le « maudit », l’« infidèle », l’incarnation du mal, l’adversaire de la foi et de l’Église orthodoxe. Les chroniques, les monuments littéraires (le Récit de la prise de Riazan par le khan Batou et d’autres), les chansons populaires, les romans historiques des XIXe et XXe siècles chantent les exploits des héros qui combattirent les « infidèles », les souffrances des martyrs tués par les Mongols pour l’infaillibilité de leur foi : Eupathe Kolovrat, preux légendaire, défenseur de Riazan, qui suscite l’admiration étonnée de Batou lui-même ; Iouri, prince de Vladimir, défait par les Tatars sur les bords de la Sita, qui se retrouve, avec les restes de sa droujina, dans la ville invisible de Kitej où ne pénètrent que les hommes au cœur pur, dont la conscience n’est pas entachée par une alliance avec l’ennemi ; Michel de Tchernigov, martyrisé à Saraï ; autant de figures qui gardent plus de réalité que les considérations des historiens. Peu importe le fantastique de conte de fées des exploits d’Eupathe Kolovrat ; peu importe la vraie nature de Iouri de Vladimir qui refusa d’aider Riazan, cernée par les Tatars ; oublié, le rôle des parents et cousins dans l’assassinat de Michel. Tous demeurent des « héros de la résistance ».