«Hum… Tout cela, c’est ta littérature, Vania! s’écria-t-il presque avec haine: elle t’a conduit au galetas, elle te conduira au cimetière! Je te l’ai dit dans le temps, je te l’ai prédit!… Et B…, est-ce qu’il fait toujours de la critique?
– Mais il est mort poitrinaire, vous le savez bien. Il me semble que je vous l’ai déjà dit.
– Il est mort, hum…, il est mort! C’est dans l’ordre. A-t-il laissé quelque chose à sa femme et à ses enfants? Car tu m’as bien dit qu’il avait une femme?… Pourquoi ces gens-là se marient-ils?
– Non, il n’a rien laissé, répondis-je.
– C’est bien cela! s’écria-t-il avec autant d’emportement que si l’affaire le touchait de près, et comme si le défunt B… était son propre frère. Rien! absolument rien! Et sais-tu, Vania, j’avais pressenti qu’il finirait ainsi, déjà à l’époque où tu ne tarissais pas d’éloges sur son compte, tu te souviens? Il n’a rien laissé: facile à dire! Hum…, il a mérité la gloire. Une gloire immortelle même, peut-être, mais la gloire ne nourrit pas. Dès cette époque, j’avais prévu tout cela pour toi aussi, mon cher; je te félicitais, mais à part moi j’avais pressenti tout cela. Ainsi B… est mort? Et comment ne pas mourir? La vie est belle et… cet endroit est beau…, regarde!»
Et d’un geste rapide et involontaire de la main, il me désigna l’étendue brumeuse de la rue, éclairée par la faible lueur clignotante des réverbères dans le brouillard humide, les maisons sales, les dalles des trottoirs luisantes d’humidité, les passants transpercés jusqu’aux os, moroses et renfrognés, tout ce tableau qu’embrassait la coupole noire et comme imbibée d’encre de Chine du ciel de Pétersbourg. Nous avions débouché sur la place; devant nous, dans l’obscurité, se dressait la statue de Nicolas 1er, éclairée d’en bas par les becs de gaz, et plus loin s’élevait l’énorme masse sombre de la cathédrale Saint-Isaac qui se détachait confusément sur la teinte obscure du ciel.
«Tu m’as dit, Vania, que c’était un homme bon, magnanime, sympathique, ayant des sentiments, du cœur. Eh bien, ils sont tous comme cela, ces gens ayant du cœur: sympathiques! Ils ne savent que multiplier le nombre des orphelins! Hum…, et il a dû être content de mourir, j’imagine! Hé, hé! content de s’en aller n’importe où loin d’ici, fût-ce en Sibérie… Qu’est-ce que tu veux, ma petite?» demanda-t-il soudain, en apercevant sur le trottoir une enfant qui demandait l’aumône.
C’était une petite fille maigre de sept ans, huit ans au plus, couverte de haillons malpropres; ses pieds nus étaient chaussés de bottines trouées. Elle s’efforçait de couvrir son petit corps tremblant de froid d’un semblant de manteau minuscule et usé qui était depuis longtemps trop court pour elle. Son mince visage maladif, pâle et émacié, était tourné vers nous; elle nous regardait timidement, sans rien dire, et, avec une sorte de terreur soumise d’un refus, nous tendait sa menotte tremblante. Le vieux, lorsqu’il l’aperçut, se mit à frissonner de la tête aux pieds et se tourna si rapidement vers elle qu’elle prit peur. Elle tressaillit et s’écarta de lui.
«Que désires-tu, ma petite? s’écria-t-il. Que désires-tu? la charité? Oui? Tiens, voilà pour toi, prends!»
Et, tout agité et tremblant d’émotion, il se mit à fouiller dans sa poche et en sortit deux ou trois pièces d’argent. Mais cela lui parut peu; il chercha son porte-monnaie, en tira un billet d’un rouble (tout ce qui s’y trouvait) et posa le tout dans la main de la petite mendiante.
«Le Christ te protège, ma petite fille…, mon enfant! Que ton ange gardien soit avec toi!»
Et il signa plusieurs fois d’une main tremblante la petite pauvresse; mais, soudain, s’apercevant que j’étais là et que je le regardais, il fronça les sourcils et s’éloigna d’un pas rapide.
«Vois-tu, Vania, reprit-il après un assez long silence courroucé, je ne peux pas supporter de voir ces petites créatures innocentes frissonner de froid dans la rue…, à cause de leurs maudits parents. D’ailleurs, quelle mère condamnerait un si petit enfant à une pareille horreur, si elle n’étais pas malheureuse elle-même!… Sans doute, là-bas dans son coin, y a-t-il d’autres orphelins, et celle-ci est l’aînée; la mère est malade elle-même; et… hum. Ce ne sont pas des enfants de prince! Il y en a beaucoup sur cette terre, Vania…, qui ne sont pas fils de prince! Hum!»
Il se tut une minute, comme arrêté par une difficulté.
«Vois-tu, Vania, j’ai promis à Anna Andréievna, commença-t-il en s’embrouillant quelque peu, je lui ai promis…, c’est-à-dire que nous avons convenu ensemble d’adopter une orpheline…, comme cela, n’importe laquelle, pauvre, naturellement, et jeune aussi, bien entendu, et de la prendre complètement chez nous; tu comprends? Sinon, nous nous ennuyons, deux vieux tout seuls, hum…, seulement, vois-tu: Anna Andréievna s’est montée un peu contre cela. Alors parle-lui, pas de ma part bien sûr, mais comme si cela venait de toi…, raisonne-la…, tu me comprends? Il y a longtemps que je voulais t’en prier…, afin que tu l’amènes à accepter, tandis que moi, cela me gêne de demander cela moi-même…, mais voilà assez de bêtises! Qu’ai-je à faire d’une petite fille? Je n’en ai pas besoin; c’est juste pour m’amuser…, pour entendre une voix d’enfant…, et du reste, pour dire vrai, c’est pour ma vieille que je fais cela, tu sais; ce sera plus gai pour elle que de vivre avec moi seul. Mais tout cela, ce sont des balivernes! Dis donc, Vania, nous n’arriverons jamais si nous continuons comme cela: prenons un fiacre; il ne faut pas nous éloigner, Anna Andréievna nous attend…»
Il était sept heures et demie quand nous arrivâmes chez Anna Andréievna.
XII
Les vieux époux s’aimaient beaucoup. L’amour et une longue habitude les avaient unis indissolublement. Cependant, Nikolaï Serguéitch, ces temps derniers et même auparavant dans les périodes les plus heureuses, se montrait peu expansif avec son Anna Andréievna et la traitait même parfois rudement, surtout devant des tiers. Dans les natures sensitives, fines et tendres, il y a parfois une sorte d’obstination, une sorte de refus virginal de s’exprimer et de témoigner même à un être aimé sa tendresse, non seulement en public, mais même en tête-à-tête encore plus; ce n’est que rarement qu’il leur échappe une caresse, et elle est d’autant plus fougueuse et plus ardente qu’elle a été plus longtemps contenue. Ainsi se conduisait le vieil Ikhméniev avec son Anna Andréievna depuis sa jeunesse. Il la respectait et l’aimait infiniment, bien que ce fût seulement une brave femme ne sachant rien faire d’autre que de l’aimer, et il s’irritait de ce qu’elle fût parfois, à son tour, dans sa simplicité, trop expansive avec lui. Mais après le départ de Natacha, ils devinrent plus tendres l’un avec l’autre; ils sentaient douloureusement qu’ils restaient seuls sur terre. Et quoique Nikolaï Serguéitch fût par moments extrêmement sombre, ils ne pouvaient se séparer sans inquiétude et sans souffrance, même pour deux heures. Ils avaient convenu tacitement de ne pas dire un mot de Natacha, comme si elle n’avait pas existé. Anna Andréievna n’osait même pas faire ouvertement allusion à elle devant son mari, bien que cela lui fût très pénible. Elle avait depuis longtemps déjà pardonné à Natacha dans son cœur. Entre nous il y avait une sorte de convention: à chacune de mes visites, je lui apporterais des nouvelles de son enfant chérie à qui elle pensait toujours.
La vieille était malade lorsqu’elle restait longtemps sans nouvelles, et lorsque je lui en apportais, elle s’intéressait aux plus petits détails, me questionnait avec une curiosité fiévreuse, se réconfortait à mes récits; elle manqua mourir de frayeur lorsqu’un jour Natacha tomba malade; il s’en fallut de peu qu’elle n’allât la voir elle-même. Mais c’était un cas extrême. Au début, même devant moi, elle ne se résolvait pas à exprimer le désir de voir sa fille, et presque toujours après nos entretiens, lorsqu’elle avait obtenu de moi tous les renseignements qu’elle voulait, elle jugeait indispensable de se contenir en quelque sorte de ma présence et d’assurer que, bien qu’elle s’intéressait au sort de sa fille, Natacha était une si grande criminelle qu’on ne pouvait lui pardonner. Mais tout cela était affecté. Parfois Anna Andréievna s’inquiétait jusqu’à l’abattement, pleurait, prodiguait devant moi à Natacha les noms les plus tendres, se plaignait amèrement de Nikolaï Serguéitch et devant lui commençait à FAIRE DES ALLUSIONS quoique très prudemment, à la fierté des gens, à leur dureté de cœur, à ce que nous ne savions pas pardonner les offenses et que Dieu Lui-même ne pardonnerait pas à ceux qui ne savaient pas pardonner; mais devant lui, elle n’allait pas plus loin. À ces moments-là, le vieux se durcissait et s’assombrissait aussitôt, se taisait en fronçant les sourcils, ou bien, d’une voix forte et très maladroitement, se mettait soudain à parler d’autre chose, ou enfin partait chez LUI, nous laissant seuls et laissant ainsi à Anna Andréievna le loisir de déverser entièrement son chagrin dans mon sein par des larmes et des doléances. Il partait de même chez lui à chacune de mes visites, dès qu’il m’avait dit bonjour, pour me donner le temps de communiquer à Anna Andréievna toutes les nouvelles récentes de Natacha. Ainsi fit-il ce jour-là.