Par une belle journée claire et ensoleillée, Livia était chez elle à converser aimablement avec Calpurnia, pendant que deux jeunes garçons dessinaient distraitement dans un coin de la pièce.
Les deux femmes faisaient des préparatifs de voyage, retouchaient les défauts de quelques pièces en laine et échangeaient des impressions à mi-voix sur un ton amical et discret.
À un moment donné, alors que les deux garçons étalent en train de jouer dans une pièce contiguë, Livia attira l'attention de son amie en ces termes :
Tes petits ne font pas leurs exercices coutumiers, aujourd'hui ?
Non, ma bonne Livia - répondit Calpurnia avec délicatesse, devinant ses intentions -, non seulement Pline mais aussi Agrippa consacrent leur journée à ta petite malade. Je comprends tes appréhensions et tes scrupules maternels concernant la bonne santé de nos enfants ; mais tes craintes sont sans fondement...
Les dieux savent pourtant comment j'ai vécu ces derniers temps, depuis que le médecin de Tibur m'a donné son avis franc et sincère. Tu sais bien que pour lui, le cas de ma fille est un mal douloureux et sans remède. Depuis, ma vie est une succession d'inquiétudes et de martyres. J'ai pris toutes les mesures possibles pour que la petite soit isolée du cercle de nos relations, répondant nous-mêmes aux impératifs d'hygiène et au besoin de circonscrire cette terrible maladie.
Mais qui te dit que ce mal est incurable ? Un tel diagnostic procéderait-il de la parole infaillible des dieux ? Ne sais-tu pas combien la science des hommes est trompeuse ?
Il y a quelques temps, mes deux fils sont tombés malades et furent pris d'une fièvre insidieuse et violente. J'ai fait appel à plusieurs médecins que j'ai vus défiler dans le but de sauver mes deux enfants, sans résultats appréciables. Alors j'ai réfléchi à la providence des cieux et, immédiatement, j'ai fait un sacrifice au temple de Castor et Pollux, les sauvant d'une mort certaine. Grâce à cette attention, je les vois aujourd'hui souriants et heureux.
Maintenant que tu as non seulement la petite Flavia, mais aussi le petit Marcus, je te conseille d'en faire autant et de recourir aux dieux jumeaux.
Tu as raison, ma bonne Calpurnia, je le ferai avant notre prochain départ.
À ce propos, comment te sens-tu face à ce soudain changement ?
Tu sais bien que je ferais n'importe quoi pour la tranquillité de Publius et pour notre bonheur conjugal. Depuis quelques temps, je le sens abattu et fatigué de ses luttes épuisantes au service de l'État. De nature joviale et expansive, il est devenu taciturne et irritable. Il s'énerve pour tout et contre tout, j'en arrive à penser que la santé précaire de notre fille contribue de façon déterminante à sa misanthropie et à sa mauvaise humeur.
Face à cela, je suis tout à fait disposée à l'accompagner en Palestine, même si cela me coûte au fond d'être contrainte, bien que temporairement, à m'éloigner de ta compagnie et de tes conseils.
Je suis heureuse de te l'entendre dire car nous avons pour devoir de veiller aux besoins de celui que notre cœur a élu pour compagnon de vie, en nous efforçant de soulager ses tourments.
Publius a bon cœur, il est généreux et idéaliste, mais en tant que patricien descendant d'une famille des plus illustres de la République, il est vaniteux à l'excès. Des hommes de cette nature demandent de leur épouse une grande acuité psychologique ; il est donc indispensable que tu manifestes une parfaite similitude de sentiments, de manière à toujours le guider sur le meilleur chemin.
Flaminius m'a fait part des circonstances de ton séjour en Judée, mais il y a quelques détails que je ne connais pas encore. Resteras-tu vraiment à Jérusalem ?
Oui. Publius souhaite que nous séjournions chez son oncle Salvius à Jérusalem, jusqu'à ce que nous trouvions le meilleur climat pour la santé de notre fille.
Très bien - lui fit Calpurnia, prenant un air plus discret -, face à ton manque d'expérience, je me vois dans l'obligation de t'éclairer quant à la possibilité de complications futures.
Livia, toute ouïe, fut surprise par la remarque de son amie ; impressionnée, elle rétorqua :
Mais que veux-tu dire par là ?
Je sais que tu ne connais que très peu la famille de ton mari qui, depuis longtemps, est absente de Rome -murmura Calpurnia avec beaucoup de sensibilité - et en tant qu'amie, je dois te conseiller de ne pas te conduire avec une confiance excessive là où tu iras.
Il y a plusieurs années de cela, le prêteur Salvius Lentulus fut écarté du gouvernement des provinces et il n'assume plus maintenant que de simples attributions de fonctionnaire auprès de l'actuel procurateur de Judée. Il n'est pas vraiment comme ton mari qui, même s'il a certains défauts de famille, est un esprit droit et sincère. Tu étais encore très jeune quand eurent lieu des événements déplorables au sein de notre entourage et qui concernent les personnes que tu vas bientôt côtoyer.
L'épouse de Salvius, qui doit être encore jeune et bien conservée, est la sœur de Claudia, femme de Pilate, à qui ton mari est recommandé au sein de la haute administration de la province.
À Jérusalem, tu vas trouver que tous ces gens ont des coutumes bien différentes des nôtres et tu dois te dire que tu vas fréquenter des créatures sournoises et dangereuses.
Nous n'avons pas le droit de réprouver les actes de quiconque, si ce n'est en présence de ceux que nous considérons coupables ou passibles de récriminations, mais je dois te prévenir que l'Empereur, acculé, dut envoyer ces gens servir à l'étranger, face aux graves affaires personnelles survenues au sein même de la cour.
Que les dieux me pardonnent ces commentaires faits en leur absence, mais en tant que Romaine et femme de sénateur encore jeune, des hommages te seront rendus par nos lointains compatriotes que tu recevras en société comme des bouquets de rosés pleines de parfum, mais aussi pleines d'épines.
Livia, qui écoutait son amie à la fois étonnée et songeuse, s'exclama d'une voix discrète comme si elle voulait dissiper un doute :
Mais, le prêteur Salvius n'est-il pas un homme âgé?
Tu te trompes. Il est un peu plus jeune que Flaminius, mais son élégance d'homme du monde donne à sa personnalité une fïère allure.
Comment pourrais-je mener à bien mes devoirs, si je suis cernée par ces perfidies sociales, si communes à notre époque, sans aggraver le moral de mon mari ?
Ayons confiance en la protection divine - murmura Calpurnia, laissant transparaître la foi magnifique de son cœur maternel.
Mais elles ne purent poursuivre leur conversation. Un bruit fort annonçait l'approche de Publius et de Flaminius qui traversaient le vestibule à leur recherche.
Alors ? - s'exclama Flaminius de bonne humeur en passant la porte avec un sourire malicieux. - Entre la couture et la causerie, la réputation de quelqu'un doit souffrir dans cette pièce car mon père disait déjà qu'une femme seule pense toujours à sa famille ; mais si elle est en compagnie, elle pense bien vite... aux autres.
Un rire franc et général couronna ses joyeuses paroles, tandis que Publius s'exclama d'un air satisfait :
Sois sans crainte, ma LMa, car tout est prêt et à notre entière convenance. L'Empereur nous offre généreusement son aide et a transmis directement des ordres pour que dans trois jours une galère nous attende dans les environs d'Ostie pour que nous fassions un voyage tranquille.
Livia sourit satisfaite et réconfortée, tandis que de la chambre de la petite Flavia sortaient deux visages rieurs ; alors que Flaminius s'apprêtait à recevoir dans ses bras ses deux garçons en même temps.
Venez ici, illustres fripons ! Pourquoi avez-vous déserté vos cours, hier ? J'ai reçu aujourd'hui une plainte du gymnase en ce sens et je suis très contrarié par votre comportement...
L'air dépité, Pline et Agrippa entendirent ce reproche ; alors que le plus âgé répondit avec humilité :