Mais ce n'était que le second, Coriano, une lanterne à la main et accompagné d'un négrillon qui portait un plateau. Il accrocha la lanterne contre la lucarne, fit poser le plateau à terre, puis promena un long regard de son œil unique sur la prisonnière. Après quoi, désignant de son doigt boudiné et chargé de bagues la nourriture, il intima :
– Mangez !
Quand il se fut retiré, Angélique ne put résister à l'odeur alléchante qui s'élevait du plateau. Il y avait des beignets de crevettes, une soupe aux coquillages et des oranges. Un flacon de bon vin accompagnait le repas. Angélique dévora tout. Elle était à bout de forces, recrue de fatigue et d'émotion.
Lorsqu'elle entendit au-dehors le pas lent du marquis d'Escrainville qui se rapprochait, elle crut qu'elle allait hurler.
Le pirate tourna la clef dans la serrure et entra. Sa haute taille l'obligea de se pencher un peu sous le plafond bas. La lueur rousse de la lanterne l'éclairait par en dessous, et il eût été beau avec ses tempes argentées, son visage recuit et ses yeux clairs, sans ce rictus cruel qui déformait sa bouche.
– Alors, demanda-t-il en jetant un regard sur le plateau vide, madame la marquise a lampé sa pâtée ?
Elle dédaigna de répondre, le visage détourné. Il posa la main sur son épaule nue. Elle se déroba et se réfugia dans l'angle étroit de la pièce tout au fond. Elle cherchait des yeux une arme et n'en trouvait pas. Il la guettait comme un chat cruel.
– Non, fit-il, tu ne m'échapperas pas... Pas ce soir. C'est ce soir qu'on fait les comptes et que tu vas payer.
– Mais je ne vous ai rien fait, protesta Angélique.
Il rit.
– Si ce n'est toi, ce sont tes sœurs... Va ! Tu en as fait assez à d'autres pour mériter d'être cent fois corrigée. Dis, combien y en a-t-il qui se sont traînés à tes pieds ! Dis-le-moi, combien ?
Prise de panique devant la lueur de folie qui dansait dans son regard, elle cherchait des yeux une issue.
– Tu commences à avoir peur, hein ? J'aime plutôt ça... Tu n'es plus fière ? Tu vas me supplier bientôt. Je sais comment m'y prendre.
Il déboucla son baudrier et le jeta, ainsi que son sabre, sur la couchette. Il fit de même de son ceinturon et avec une cynique impudeur commença à se dégrafer. Elle saisit ce qui lui tombait sous la main, un petit escabeau, pour le lui lancer. Il évita le projectile et en ricanant s'avança vers la jeune femme et la saisit à pleins bras. Comme il penchait son visage vers le sien, elle le mordit à la joue.
– Louve ! cria-t-il.
Pris d'une colère insensée, il l'empoigna et essaya de la jeter à terre. Et ce fut une nouvelle lutte silencieuse et farouche, dans l'étroite cambuse dont les parois de bois résonnaient sous les chocs furieux de leurs deux corps enlacés. Angélique sentit qu'elle s'épuisait vite. Elle tomba. D'Escrainville, haletant, la maintint collée au sol de tout son poids. Il surveillait les derniers sursauts de colère de sa victime. Elle était à bout et sentait toutes forces quitter ses membres, elle n'avait plus que la volonté de tourner la tête de droite à gauche pour fuir ce masque ricanant penché sur elle.
– Du calme, ma jolie... Du calme. Là, ça y est, te voilà sage... Laisse-moi te regarder de plus près.
Il déchira son corsage, et avec un grognement de plaisir posa sur elle ses lèvres avides. Révulsée, elle se tordait pour lui échapper encore, mais il resserrait son étreinte, écartait ses jambes, se rendait maître peu à peu de ce corps révolté. Au moment où il allait la posséder elle eut un dernier sursaut de tout son être. Il jura et la meurtrit sauvagement tandis qu'elle hurlait de douleur. Durant d'interminables minutes elle dut subir sa fureur aveugle qui la dévastait, accepter de le laisser s'assouvir sur elle avec des ahanements de bête dans sa bauge. Lorsqu'il se redressa, elle brûlait de honte.
Il la releva puis, après avoir guetté son visage, livide, il la repoussa et elle retomba lourdement à ses pieds.
– Voilà comment les femmes me plaisent, dit-il, il ne te manque que de pleurer.
Il rajustait son habit de drap rouge, bouclait son ceinturon. Angélique se soutenait d'une main, en achevant de l'autre de ramener sur elle les lambeaux de sa robe. Ses cheveux blonds pendaient comme un voile devant son visage, découvrant sa nuque ployée.
D'Escrainville lui lança un dernier coup de pied.
– Pleure, mais pleure donc !
Elle ne pleura pas avant qu'il se fût éloigné. Alors un flot de larmes brûlantes inonda son visage. Péniblement, elle se releva et s'assit sur le bord de la couchette. L'âpreté des dangers qu'elle avait endurés au cours de ces derniers jours, ces combats perpétuels des mâles en rut commençaient à avoir raison de son courage et de sa résistance. Les mots du vieux galérien sur la plage tournaient dans sa tête, comme un manège infernal :
« La proie est au cormoran, le butin est au pirate, la femme est à tous ». Elle était secouée de violents sanglots et demeura ainsi, jusqu'à ce que des grattements à la porte, vers le milieu de la nuit, vinssent la tirer de son désespoir.
– Qui est là ?
– C'est moi, Savary.
Chapitre 10
– Me permettez-vous d'entrer ? chuchota le vieillard en passant son visage noirci par le « pinio » dans l'entrebâillement.
– Certes, répondit Angélique tout en essayant de se couvrir. C'est une chance que cette brute ne m'ait pas enfermée à clef.
– Hum ! fit Savary en jetant un regard sur le désordre éloquent de la cabine.
Il s'assit à l'extrémité de la couchette, les yeux pudiquement baissés.
– Hélas ! Madame. Je dois avouer que depuis que je suis sur ce bateau je ne suis pas très fier d'appartenir à l'espèce masculine. Je vous en demande pardon pour elle.
– Ce n'est pas de votre faute, maître Savary.
Angélique d'une main énergique essuya ses joues mouillées et redressa la tête.
– C'est ma faute. On m'avait assez prévenue. Maintenant le vin est tiré, il faut le boire... Après tout je ne suis pas morte. Vous non plus et c'est l'essentiel... Comment va le pauvre Pannassave ?
– Mal. Il délire de fièvre.
– Et vous ? Ne risquez-vous pas quelque grave sanction en me rendant ainsi visite ?
– Le fouet, la bastonnade, et d'être attaché par les pouces aux basses vergues, selon les distractions de notre distingué marquis.
Angélique frissonna.
– Cet homme est horrible, Savary ! On le sent capable de tout.
– C'est un fumeur de haschisch, dit le vieil apothicaire, soucieux. J'ai vu cela tout de suite à son regard, parfois halluciné. Cette plante d'Arabie provoque chez ceux qui en usent de véritables crises de folie. Notre situation est critique...
Il frotta ses mains maigres et blanches l'une contre l'autre. Angélique pensa, le cœur étreint, que ce frêle petit vieillard en guenilles, avec ses cheveux blancs folâtrant autour de son visage cadavérique bleu et vert, était tout ce qui lui restait comme soutien. À voix basse maître Savary commença à lui dire de ne pas perdre courage. D'ici quelques jours, ils pourraient s'évader.
– S'évader ! Oh ! croyez-vous que cela soit possible, maître Savary ? Mais comment...
– Chut ! Ce n'est pas, en effet, une entreprise facile, mais nous serons aidés cette fois-ci par le fait que Pannassave appartient aux hommes du Rescator. Vous vous en étiez doutée d'ailleurs. Il est l'un des multiples navigateurs, pêcheurs et commerçants, qui l'aident dans son trafic. Or Pannassave m'a bien expliqué. Dans la confrérie le plus humble transporteur de « pinio », qu'il soit musulman ou chrétien, est assuré de ne jamais pourrir dans les cales des marchands d'esclaves. Partout il s'assure des complicités pour sauver ses hommes. C'est pourquoi beaucoup travaillent pour lui.