« Puis-je simplement vous demander, monsieur, s’il y avait quoi que ce soit d’inhabituel sur sa liste de courses d’hier ? Quelque chose qui sorte de l’ordinaire ?
— Bon, voyons… »
Il se renverse en arrière et ferme les yeux une seconde pour consulter quelque registre interne.
« Ben oui, en fait. Hier, il devait descendre à Suncook.
— Pourquoi Suncook ?
— Y a un endroit appelé Butler’s Warehouse là-bas, un magasin de meubles. Une fille est venue dîner ici ce week-end, et a dit qu’il était encore plein de vieilles tables en bois. On s’est dit qu’on irait les récupérer, histoire de voir ce qu’on pourrait en faire.
— D’accord. » Je marque un silence. « Il était à vélo, disiez-vous ?
— Eh ouais ! fait Milano après un autre silence. Avec une remorque. Je vous l’ai dit, c’est un bœuf, ce jeunot. »
Il me regarde sans broncher, les sourcils légèrement arrondis, et je ne peux m’empêcher de lire une provocation joyeuse dans son expression : suis-je censé le croire ? Je visualise le petit homme au corps puissant et à la barbe laineuse de la photo de Martha, l’imagine sur un dix-vitesses équipé d’une remorque par une chaude journée de juillet, penché en avant, les muscles tendus à craquer, tractant un empilement de tables rondes en bois sur tout le chemin depuis Suncook.
Rocky se lève brusquement et je jette un œil derrière moi, suivant son regard. C’est le gosse de dehors, celui qui a trois poils de barbe et un catogan.
« Salut, Jeremy, lui lance Rocky en singeant le salut militaire. Comment va le monde, dehors ?
— Pas mal. M. Norman est là.
— Sans blague ? Déjà ?
— Vous voulez que je…
— Non, j’arrive. »
Mon hôte s’étire comme un ours et renoue son tablier.
« Dis, notre ami ici présent veut se renseigner sur Brett. Tu as quelque chose à dire sur Brett ? »
Jeremy sourit, rougit presque. Il a un corps sec, ce petit, avec des traits délicats et des yeux pensifs.
« Brett est génial.
— Eh ouais. Du moins, il l’était », conclut Rocky Milano.
Sur ce, il sort à grands pas de l’alcôve pour passer à la cuisine et se remettre à ses affaires.
Devant le Rocky’s Rock n’Bowl, un chat pelé s’est faufilé derrière la roue arrière de mon vélo et miaule de terreur, les oreilles vrillées par l’alarme insistante d’une des voitures abandonnées sur le parking. Un avion de chasse passe à basse altitude dans un vacarme de tonnerre, dessinant une traînée blanche sur le bleu lumineux du ciel. Curieux : il est bien loin dans les terres, me dis-je tout en extirpant le chat de sa cachette pour le déposer sur l’asphalte chaud du trottoir. La plupart des sorties de l’Air Force se font plus près de la côte, là où l’armée apporte son renfort aux navires des gardes-côtes chargés d’intercepter les réfugiés de la catastrophe. Il y en a de plus en plus, ces jours-ci, du moins à en croire Dan Dan the Radio Man : gros cargos et embarcations de fortune, navires de plaisance et vaisseaux militaires volés, une marée incessante de migrants venus des quatre coins de l’Orient, prêts à tout pour gagner la partie du monde qui ne se trouve pas sur la trajectoire directe de Maïa, celle où il existe une mince chance de survivre, du moins pour un petit moment. La politique choisie par le gouvernement est celle de l’interdiction et de la rétention, c’est-à-dire que les gardes-côtes font faire demi-tour aux navires qui sont en état de le faire, interceptent les autres et les escortent jusqu’à terre. Là, les immigrants sont enregistrés en bloc et déplacés vers les centres sécurisés qui ont été bâtis ou sont en cours de construction tout le long de la côte.
Évidemment, un certain nombre de ces réfugiés parviennent à fuir où à échapper à la vigilance des patrouilles, et esquivent même les milices anti-immigration qui les traquent sur le littoral et jusque dans les bois. Je n’en ai vu qu’une poignée, ici, à Concord : une famille de Chinois, las et émaciés, mendiant poliment de la nourriture il y a deux ou trois semaines devant le centre de distribution du SUAR, installé dans l’ancienne boulangerie Waugh’s de South Street. J’ai fait la queue pour acheter trois gros pains que j’ai rompus pour les distribuer en morceaux à ces gens, comme s’ils avaient été des pigeons ou des canards.
Au retour, je m’arrête sur la large pelouse non tondue du Capitole du New Hampshire, qui résonne de rires et d’exclamations joyeuses : il y a là une petite troupe de gens acclamant quelque chose, dispersés par groupes de deux ou trois. Des petites familles, de jeunes couples, des tables de jeu poussées les unes contre les autres et entourées de gens âgés, endimanchés. Des paniers à pique-nique, des bouteilles de vin. Un orateur se tient debout sur une caisse, un homme entre deux âges, chauve, les mains placées en mégaphone.
« Les Patriots de Boston ! braille-t-il. L’US Open ! Les restaurants Outback Steakhouse. »
Des rires complices ; quelques clameurs d’approbation. Cela dure depuis quelques semaines, une riche idée qui a bien pris : les gens se relaient, attendent patiemment leur tour, pour cette récitation non-stop de tout ce qui nous manquera quand ce monde ne sera plus. Deux agents de police, aussi anonymes que des robots dans leur tenue d’émeute noire, mitraillette en bandoulière, sont présents pour surveiller la scène sans mot dire.
« Le ping-pong ! Starbucks ! », continue l’orateur.
Les gens approuvent, applaudissent, se poussent du coude. Une jeune mère, maigre, un bambin sur la hanche, attend derrière lui pour déclamer sa propre liste.
« Les gros paquets de pop-corn qu’on achète pour les fêtes de fin d’année. »
J’ai appris qu’une contre-manifestation satirique avait lieu de temps en temps dans un bar en sous-sol de Phenix Street, organisée par un type qui était naguère assistant de direction au Capital Arts Center. Là, les gens annoncent avec une solennité feinte tout ce qui ne leur manquera pas : les téléopérateurs des services après-vente ; les impôts ; Internet.
Je remonte sur mon vélo et file vers le nord puis vers l’ouest où j’ai rendez-vous pour déjeuner, en pensant à Brett Cavatone – l’homme qui a eu la chance d’épouser Martha Milano, et qui l’a laissée en plan. Une image se forme dans ma tête : un homme solide, intelligent, fort. Et… quel mot a employé Martha, déjà ? Noble. Il doit être en train de faire quelque chose de noble. S’il y a une chose que je sais, c’est que tout le monde n’entre pas dans la police d’État. Et je n’en ai jamais rencontré un seul qui ait quitté le service pour aller travailler dans la restauration.
3
« C’est l’histoire d’une bonne femme, elle est chez le médecin, elle a une douleur bizarre, le doc lui fait passer tous les examens et finit par lui dire : “Désolé, vous avez un cancer.” »
L’inspecteur McGully gesticule comme un comédien de vaudeville, son crâne chauve est tout rouge, sa voix rauque déjà secouée par un rire anticipé.
« Et alors voilà, on ne peut absolument rien y faire. Rien ! Pas de rayons, pas de chimio. Il n’y a plus de médocs, et les machines à perfusion ne marchent pas bien avec les générateurs. C’est le bordel. Le médecin lui dit : “Écoutez, ma petite dame, je regrette, mais vous n’avez plus que six mois à vivre.” »
Culverson lève les yeux au ciel. McGully est prêt à nous achever.