« Enfin bref, hier, voilà que le sergent Tonnerre déboule chez moi pour me montrer quelque chose. Il me dit qu’il n’est pas censé le faire, mais qu’il ne résiste pas. »
Culverson trouve ce qu’il cherchait dans sa poche intérieure droite et le fait glisser vers moi sur la table. C’est une brochure, mince et élégante, un dépliant tout en couleurs sur papier glacé sur lequel on peut voir des photos de personnes âgées, tout sourire dans un salon à boiseries et éclairage indirect, agréable. Et des photos de vigiles à la mâchoire héroïque, casqués, marchant d’un pas décidé dans des couloirs stériles. Un jeune couple souriant de toutes ses dents au-dessus d’un repas : nappe en tissu, pâtes et salade. Et, dans une police de caractères d’une élégance discrète : Le Monde de demain vous attend…
« Le Monde de demain ? »
McGully me prend la brochure des mains.
« Quelles conneries ! lâche-t-il avec mépris en la faisant tourner entre ses doigts. Une grosse benne à ordures pleine de conneries, je vous le dis. »
Il jette la brochure sur la table, ce qui me permet de lire l’argumentaire au verso. Le Monde de demain propose des logements dans « une installation permanente conçue avec le plus grand soin, construite pour la sécurité, dans un lieu tenu secret au cœur des Montagnes blanches et des superbes paysages du New Hampshire ». Le mot « permanente » est en italiques. Il y a trois niveaux de prestation : standard, premium et luxe.
Je repose le document sur la table.
« Tiens, me dit McGully. Prends une serviette, pour essuyer un peu la merde de tes doigts. »
Je note qu’aucun tarif n’est indiqué pour être admis dans ce merveilleux « Monde de demain ». Je pose la question à Culverson, et il me répond sans rire que, d’après le sergent Tonnerre, cela varie d’un client à l’autre. Autrement dit, le tarif est aligné sur votre compte en banque.
« Hier soir, je les ai regardés venir prendre la tondeuse à gazon du sergent Tonnerre, son petit frigo à vin et son micro-ondes. Ce matin, ils ont démonté sa cabane de jardin, en la défonçant à coups de masse pour emporter les briques. Ils sont en uniforme, genre combinaison intégrale, les mecs. Une touche élégante, je trouve, quand on est en train de dépouiller quelqu’un de tout ce qu’il possède.
— Tu n’as pas essayé de les arrêter ? », demande McGully.
Culverson a un mouvement de recul, et un regard qui signifie : « T’es pas fou ? »
« Si, tu penses, j’ai brandi mes petits poings. Tu t’imagines qu’ils ne sont pas armés, ces types ? »
Je retourne la brochure entre mes mains. Équipement médical dernier cri. Repas gastronomiques. Tables de craps.
« Et en plus, ajoute Culverson, il fallait voir le sourire du sergent. » Il s’adosse à son siège et nous lance son regard de renard dans le poulailler. « Un sourire d’obsédé sexuel. Je n’avais jamais vu un vieillard si heureux. »
McGully semble agité. Il en laisse tomber de la cendre dans sa tasse à thé.
« Tout ça pour quoi ? »
Mais il connaît déjà la réponse, et moi aussi. Culverson nous la donne quand même.
« C’est peut-être un faux espoir que tu donnes à cette fille, ton ancienne baby-sitter… mais c’est de l’espoir quand même, pas vrai ? Une petite étoile dans les ténèbres ? »
McGully souffle d’agacement, et Culverson se tourne vers lui.
« Je suis sérieux, mon pote. Avoir Palace pour mener l’enquête empêchera peut-être cette nana de devenir folle.
— Exactement, dis-je. C’est… oui, c’est tout à fait ça. »
Culverson me regarde avec une attention sérieuse, avant de pivoter une fois de plus vers McGully.
« Et puis quoi, va savoir, c’est peut-être Palace que ça empêche de devenir dingue. »
Je me penche à nouveau sur mon carnet. Passons à autre chose.
« Si vous vouliez préparer une pizza, où iriez-vous chercher les ingrédients ? Le patron de ce type l’a envoyé hier chercher des denrées de base, et je présume qu’il voulait dire au marché noir.
— Aucun doute là-dessus, déclare Culverson. Personne ne fait tourner une pizzeria avec le fromage du SUAR. »
Il n’épelle pas les lettres de l’acronyme, qu’il prononce comme soir. Le Système d’allocations de ressources d’urgence.
« Mais quel marché ? Celui de Pirelli ?
— Hé, j’en sais rien, moi. Je me porte très bien avec mon petit jardin et l’hospitalité de Ruth-Ann. Mais mon estimé collègue ici présent est un homme marié, il a des besoins différents. »
Il y a alors un long silence, pendant lequel Culverson écrase son cigare dans le cendrier et lance un regard entendu à McGully, qui finit par lever les mains et soupirer.
« Bon Dieu, souffle-t-il. Le vieux bâtiment de l’Elks Lodge. Dans South Street, après l’immeuble Corvant.
— Tu es sûr ? » Je prends des notes, en tapant du pied sur le plancher de Ruth-Ann. « Je suis passé devant en allant faire réparer des lunettes chez Paulie. Le Lodge m’a eu l’air d’avoir été complètement nettoyé par les pillards.
— Pas le sous-sol. Ton type, il cherchait du fromage, des tomates en boîte, des olives ? Marché noir de l’Elks Lodge. Un dollar le donut. Dis-leur que tu viens de ma part.
— Merci, McGully. »
Je repose mon crayon, un grand sourire aux lèvres.
« N’oublie pas, il faut que tu apportes quelque chose.
— Merci mille fois.
— Ouais, bon. Va te faire foutre.
— Quelque part, tout au fond de toi, tu es une étoile de bonté, plaisante Culverson en posant sur McGully un regard affectueux.
— Toi aussi, va te faire foutre. »
Ruth-Ann revient, rapide et agile dans ses chaussures orthopédiques. Je lui souris et elle m’adresse un clin d’œil. Je viens au Somerset depuis mes douze ans.
« On vous doit combien ? s’enquiert Culverson, comme toujours.
— Mille milliards de dollars », réplique Ruth-Ann, comme toujours, avant de s’éloigner.
De retour chez moi, je verse les restes de tout le monde dans une grande écuelle en plastique et je siffle mon chien, un bichon frisé blanc au poil mousseux appelé Houdini, qui a appartenu à un trafiquant de drogue.
« Hé, attends un peu ! dis-je en le voyant propulser son petit corps à travers la pièce pour foncer sur sa gamelle. Assis. Pas bouger. »
Le chien ne m’écoute pas ; il jappe de joie et plonge sa petite gueule heureuse dans les restes. Pendant un très bref laps de temps, lorsque nous avons fait connaissance, j’ai eu l’intention de le dresser pour en faire un chien de recherches et de secours, mais j’ai depuis longtemps abandonné ce projet. Il se désintéresse absolument de tout ce qui peut ressembler à un ordre ou à une instruction ; cet animal restera à jamais infantile, pur et sans entraves. Je prends place à la table de la cuisine, sur une chaise en bois, pour le regarder manger.
J’ai menti à Culverson et à McGully, tout à l’heure, comme je le fais chaque fois qu’ils me pressent de questions à propos de ma petite sœur. Je sais où elle est, et je sais ce qu’elle fait. Nico s’est retrouvée mêlée à une sorte de conspiration anti-astéroïde, un des nombreux petits réseaux de fantaisistes et de crétins qui croient savoir comment détourner ce qui nous arrive dessus, ou prouver que c’est un gigantesque canular gouvernemental, comme le voyage sur la Lune ou l’assassinat de Kennedy. J’ignore les détails de son opération en particulier, et je n’ai aucune envie de les connaître. Et encore moins envie d’en parler avec mes collègues. Je préfère concentrer mes pensées sur plus intéressant.