Il en oubliait ses principes meurtriers.
Il va sans dire que nous regrettons infiniment le comportement de certains membres de notre personnel. C'est inqualifiable, tout simplement impardonnable. Nous vous présentons nos excuses et serions ravis si vous acceptiez un dédommagement. Que diriez-vous d'une carte d'accès gratuite pendant un an, valable sur toutes les attractions du site?
Les hommes semblaient tentés. Wolf dit de sa
voix de chef:
– La culture française n'est pas venue faire du tourisme. La culture française a un message pour vous. Dis-leur, Richier.
Richier sortit la brochure.
– «Suppôts du dollar très arrogant, lut-il d'abord en français puis, péniblement, en jargon dollar en improvisant beaucoup, nous sommes fiers de vous annoncer les dispositions nouvelles prévues dans le cadre de la loi de lutte contre l'hégémonie culturelle. Sont concernés les produits de grande consommation d'origine dollar, icônes sournoises dont la finalité est la domination du monde, à savoir Levi's, McDonald's, Nike, Disney…,» Nous y voilà. Je ne vous sors pas la liste en entier, on y passerait la soirée. «Tous les produits ou services précités visent à l'uniformisation des consommations à une échelle mondiale au détriment des produits locaux traditionnels.» C'est tout vous, ça, nous sommes d'accord. Pas la peine de nier, il y a là un paragraphe, attends… «Que pouvaient faire Bécassine, Bibi Fricotin, les Pieds Nickelés contre le rouleau compresseur Disney?…» Oui, que pouvaient-ils faire? «On ne leur laissait que le droit de mourir sur les étagères poussiéreuses des antiquaires. Même Babar, le grand Babar qui a bercé l'enfance de plusieurs générations, Babar, l'éléphant libre, perd des points contre le monstre Dumbo, clone à l'infini au cinéma, à la télé, dans les librairies par l'effroyable machinerie marketing rodée comme du papier à musique. L'engin à décerveler broie Babar. Ce que vous avez fait est un crime contre la culture.» Alors, on fait moins le fanfaron, hein?
Les dollars n'osaient pas regarder Richier dans les yeux et fixaient lamentablement les fleurs d'asphalte à leurs pieds.
– Bon, la marche à suivre est la suivante. «Les personnels travaillant dans ces usines à intox sont invités à démonter leurs outils de production. Ils seront encadrés dans cette tâche par des représentants compétents des hommes libres.» Voilà. Je crois que c'est clair. Le tout est de procéder avec méthode.
Comme son public manquait d'entrain, Richier prit sur lui la responsabilité de sortir un pistolet automatique. Il s'appliqua à vider le chargeur sur un bas-relief de Mickey et Minnie, en résine époxy, époque 1985, qui ornait l'entrée du bâtiment.
Les employés roulèrent de gros yeux apeurés.
– Allez, on s'y met tous, cria Richier. Ne restez pas plantés là comme des échardes. Vous avez bien des outils quelque part. Je ne veux pas être le seul à bosser.
La locomotive mit du temps à démarrer. Les employés tramaient la patte. Certains faisaient semblant de ne pas comprendre ce que l'on demandait. À ceux-là, Wagner donnait des cours particuliers et ça finissait par rentrer. Il était très doué pour la pédagogie. Très peu d'employés furent mis en situation d'échec et abattus en pertes et profits.
La plupart, une fois la période de rodage passée, ne se firent pas prier. Le jeune homme qui parlait français montra l'exemple et s'acharna sur un présentoir du Roi Lion avec un dynamisme qui forçait le respect. Comment qu'il tapait avec ses petits pieds! Dans les bureaux, on trouva une batte de baseball. Les dollars devaient y jouer quand le système capitaliste leur permettait de prendre du temps libre. D'un maniement très simple, la batte avait une consistance parfaite pour exploser l'époxy et le plâtre résineux. On économisait de nombreuses cartouches. Pour les installations sophistiquées, comme les cabines de Space Mountain ou la statue de Peter Pan en béton peint, de style 1990, il fallait davantage qu'une batte. Avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait y arriver à mains nues. Heureusement quelqu'un dénicha un hangar avec des engins de chantier.
Les moteurs ronflèrent joyeusement. Le travail véritable pouvait commencer. Ce fut pour tout le monde l'occasion d'oublier les dures journées de combat, les camarades perdus à jamais, les frustrations face à la hiérarchie. Les villages tombaient en poussière les uns après les autres.
Dans la boutique de la rue principale, ce fut une vraie fête, un ouragan.
– En avant, les iconoclastes! hurlait Richier tandis que le feu léchait les Aristochats entassés pêle-mêle.
Ainsi tombent les empires. L'ordre nouveau effaçait le nom de l'ancien pharaon. Sa puissance passée se mesurait en tonnes de détritus qui s'entassaient dans le temple. Son dieu impuissant regardait la déferlante de colère, se demandant combien de siècles passeraient avant qu'un archéologue érudit ne se penche sur les petits bouts d'oreilles noires, de nœuds rosés réduits en poudre, des becs jaunes ecchymoses, pour les dégager des alluvions du temps, les assembler et tenter une interprétation sur leur utilité.
Quand les bras ressentirent les tiraillements de la fatigue, et que l'on pouvait sans honte contempler les tas fumants de travail bien fait, Wolf ordonna le repli. Il avait pour consigne de dégager avant la nuit car on craignait les embuscades.
On marchait en silence. Les souvenirs cimentaient.
– Winnie l'Ourson, Winnie l'Ourson, entouré de tous ses compagnons, la-la-la, chantonnait Musson.
– Ma grand-mère la pute, je ne savais pas que Richier causait dollar, dit Wagner pendant que le crépuscule gommait leurs silhouettes.
Richier rougit de plaisir.
Wagner attrapa son avant-bras, le serra très fort et chuchota en articulant pour être bien compris:
– Pas de presse-couilles avec moi, l'intello. Tes petites salades en dollar, je les ai à l'œil.
Ce langage un peu lourdaud mit Richier mal à l'aise. Il en fut chagriné toute la soirée et mangea sa ration sans grand appétit. Heureusement, pour le réconforter, Wolf le prit à part et lui demanda sur le ton de la confidence:
– Fais-moi rêver, Richier. Parle-moi de Babar. Raconte-moi comment ils étaient, les héros de ton enfance.
Telle une jeune fille qui rajuste son collant, le ciel se voilait de nostalgie qui nous venait du néolithique.
Elvis est mort
Jeudi 14 juin, 17 heures 30, campement d'Orlando:
«Mes papa et maman.
Tout va bien pour votre caporal. Nous poursuivons avec minutie l'action pédagogique sur le terrain. Partout, nous essayons de sortir les dollars de leur aveuglement culturel qui les fait s'agenouiller devant des idoles aussi ridicules que Superman, Rambo ou Elvis.»
Vendredi 15 juin, après-midi, camion Renault, en route vers le poste de commandement:
«À propos de ce gros porc lardon, je tiens à saluer l'action de la 2e brigade parachutiste qui a pris les devants et a lancé une action commando sur Memphis, Tennessee, alors même que la région n'a pas été sécurisée. C'était prendre un risque énorme pour leur peau, mais ce risque a payé. En détruisant un des sanctuaires du dollar, nos soldats ont fondamentalement sapé le moral aux troupes adverses. Je corrige car nos soldats ne se sont pas contentés de détruire bêtement, comme l'auraient fait ceux d'un autre pays que la France, même si Graceland, avec son kitsch rosé, ne mérite pas autre chose. La foi de l'homme a horreur du vide, dit Richier. Le dollar ne fait pas exception. Alors après avoir cassé des milliers de statuettes Elvis, quand la demeure a été nette de sa présence de grosse graisse, nos soldats se sont demandé: et si l'on mettait à la place un artiste bien de chez nous? Certains ont proposé Johnny, d'autres Jacques Brel ou Edith Piaf, pour l'instant l'affaire n'est pas tranchée, il faudra une décision du haut commandement.»
Ce même jour, avant l'extinction des feux, dans l'odeur de la pastille violette:
«Ne pas détruire, substituer. Tel est le mot d'ordre, et ça marche. Signoret à Monroe, Douillet à Schwarzenegger, le jambon-beurre au Big Mac. Bien sûr, de temps en temps, on tombe sur des difficultés. Personne n'est à l'abri d'un forcené, surtout dans ce pays au climat si démesuré. Parfois des fanatiques de tel ou tel héros de la sous-culture dollar opposent une résistance farouche. Ceux-là, on est bien obligés de les convaincre par la force. La plupart, heureusement, se convertissent tout seuls assez vite. Je sais qu'une bonne moitié d'entre eux le font par pragmatisme, ce bon sens si instinctif aux dollars. À quoi bon lutter, disent-ils, verser du sang, pour une idole galvaudée? Ne vaut-il pas mieux adopter un artiste français, ne serait-ce que pour établir de bonnes relations commerciales avec l'occupant? Évidemment, la valeur de ces convertis opportunistes n'est pas élevée. Mais une grande proportion se laisse convaincre par la puissance de notre culture. Notre pays est resté pour eux une sorte de référence. La Fontaine, Bossuet, Rousseau ne sont pas des nains de jardin. Et même si les dollars ne comprennent pas les paroles de nos chansons ou les prouesses de nos artistes, ils ne peuvent s'empêcher d'admirer la détermination de nos soldats qui risquent leur vie pour leur porter la culture par-delà les océans. Le sang versé est une preuve inestimable de sa légitimité.»
Samedi 16 juin, à l'aube, après une nuit blanche: «Elvis contre Johnny – le combat n'aurait pas déplu à Jean-Ramsès. C'est vraiment gentil à lui de prendre soin de vous, mes très chers. Si vous saviez comme je souffre de vos privations. Comment fait maman sans sa confiture de cerises qu'elle aimait tant? Elle doit être bien malheureuse. Et les vêtements? Je n'ose imaginer sa frustration devant les vitrines vides. A-t-elle pu faire réparer mon ancien imperméable qui traînait à la cave? Pourvu qu'ils en viennent pas à rationner le savon. Tenez bon. Après la guerre viendra le temps des vaches grasses, je vous le promets. N'en parlez pas trop autour de vous, car la chose n'est pas jouée, mais je pense qu'on fera payer des réparations aux dollars pour l'exploitation des peuples opprimés. Il faudra qu'ils assument la responsabilité du conflit. Ils en ont les moyens. En attendant, dites à ma biquette de ne pas hésiter à solliciter Jean-Ramsès. Avec les relations qu'il a cultivées au ministère, il doit pouvoir se procurer de beaux morceaux. Je dis ça sans aucune espèce d'aigreur, croyez bien. Je ne l'envie en aucune façon. Tout avantagé qu'il est pour la nourriture, il ne connaît rien du plaisir de faire courir l'Histoire. Ici, on a vraiment l'impression d'être au bon endroit au bon moment. Il s'affole, l'ordre établi, je vous le garantis. Pas habitué, l'ordre établi, qu'on le traite de cette façon. Le boulot, c'est quand même nous qui le faisons. C'est d'une grande satisfaction. C'est de l'aventure. On peut tout perdre sur une balle égarée. On risque beaucoup pour un idéal au lieu de nous planquer sous des titres ronflants, des diplômes, des relations.»