– Monsieur de Richelieu, c’est vous qui êtes injuste en ce moment.
– Non, mon cher, non, je ne veux pas vous laisser traîner dans les antichambres; moi, je suis un ami véritable, par conséquent…
– Vous avez une raison pour me refuser, cependant?
– Moi! s’écria Richelieu très inquiet du soupçon que pouvait avoir Taverney; moi! une raison?…
– Oui, j’ai des ennemis…
Le duc pouvait répondre ce qu’il pensait; mais c’était découvrir au baron qu’il ménageait madame du Barry par reconnaissance, c’était avouer qu’il était ministre de la façon d’une favorite, et voilà ce que le maréchal n’eût pas avoué pour un empire; il se hâta donc de répondre au baron:
– Vous n’avez sans doute aucun ennemi, mon cher; mais, moi, j’en ai; accorder tout de suite, et sans examen de titres, des faveurs pareilles, c’est m’exposer à ce qu’on dise que je continue Choiseul. Mon cher, je veux laisser des traces de mon passage aux affaires. Depuis vingt ans, je couve des réformes, des progrès; ils vont éclore! La faveur perd la France, je vais m’occuper du mérite. Les écrits de nos philosophes sont des flambeaux dont la lumière n’aura pas été en vain aperçue par mes yeux; toutes les ténèbres des temps passés sont dissipées, et il était bien temps pour le bonheur de l’État… Aussi examinerai-je les titres de votre fils, ni plus ni moins que ceux du premier citoyen venu; je ferai ce sacrifice à mes convictions, sacrifice douloureux sans doute, mais qui n’est que d’un homme au profit de trois cent mille autres peut-être… Si votre fils, M. Philippe de Taverney, me paraît mériter ma faveur, il l’aura, non parce que son père est mon ami, non parce qu’il s’appelle de son nom mais parce que ce sera un homme de mérite: voilà mon plan de conduite.
– C’est-à-dire votre cours de philosophie, répliqua le vieux baron, qui de rage se rongeait le bout des doigts, et appuyait sur son dépit de tout le poids d’un entretien qui lui avait coûté tant de condescendance et de petites lâchetés.
– Philosophie, soit, monsieur; c’est un beau mot.
– Qui dispense des bonnes choses, monsieur le maréchal, n’est-ce pas?
– Vous êtes un mauvais courtisan, dit Richelieu avec un froid sourire.
– Les gens de ma qualité ne sont courtisans que du roi!
– Eh! de votre qualité, M. Rafté, mon secrétaire, en a mille par jour dans mes antichambres, répondit Richelieu, et ils arrivent de je ne sais quel trou de province où l’on apprend à être impoli avec ses prétendus amis, tout en prêchant l’accord.
– Oh! je sais bien qu’un Maison-Rouge, noblesse issue des croisades, n’entend pas aussi bien l’accord qu’un Vignerot ménétrier!
Le maréchal eut plus d’esprit que Taverney.
Il pouvait le faire jeter par les fenêtres. Il se contenta de hausser les épaules et de répondre:
– Vous êtes trop arriéré, monsieur des croisades: vous n’en êtes qu’au mémoire calomnieux fait par les parlements en 1720, et vous n’avez pas lu celui des ducs et pairs y faisant réponse. Passez dans ma bibliothèque, mon cher monsieur, Rafté vous le fera lire.
Et, comme il éconduisait son antagoniste avec cette fine repartie, la porte s’ouvrit, et un homme entra bruyamment en disant:
– Où est-il, ce cher duc?
Cet homme enluminé, aux yeux dilatés de satisfaction, aux bras arrondis par la bienveillance, était Jean du Barry, ni plus ni moins.
À l’aspect du nouveau venu, Taverney recula de surprise et de dépit.
Jean vit ce geste, reconnut cette tête, et tourna le dos.
– Je crois comprendre, dit le baron tranquillement, et je me retire. Je laisse M. le ministre en parfaite compagnie.
Et il se retira fort noblement.
Chapitre XC Désenchantement
Jean, furieux de cette sortie pleine de provocation, fit deux pas derrière le baron, puis haussa les épaules en revenant au maréchal.
– Vous recevez cela chez vous?
– Eh! mon cher, vous vous trompez; je chasse cela, au contraire.
– Vous savez ce que c’est que ce monsieur?
– Hélas! oui…
– Non, mais savez-vous bien?
– C’est un Taverney.
– C’est un monsieur qui veut mettre sa fille dans le lit du roi…
– Allons donc!
– Un monsieur qui veut nous supplanter, et qui prend tous les chemins pour cela… Oui, mais Jean est là, et Jean voit clair.
– Vous croyez qu’il veut…?
– C’est bien difficile à voir, n’est-ce pas? Parti dauphin, mon cher… et puis l’on a son petit tueur…
– Bah!
– On a un jeune homme tout dressé à mordre les mollets des gens, un bretteur qui donne des coups d’épée dans l’épaule de Jean… de ce pauvre Jean.
– À vous? c’est un ennemi personnel à vous, mon cher vicomte? dit Richelieu jouant la surprise.
– Eh! oui, c’est mon adversaire dans l’affaire du relais, vous savez?
– Ah! mais voyez la sympathie, j’ignorais cela, et je l’ai débouté de toutes demandes; seulement, je l’eusse, non pas évincé, mais chassé, si j’avais su… Soyez tranquille, vicomte, à présent, voilà ce digne bretteur sous ma coupe, et il s’en apercevra.
– Oui, vous pouvez lui faire perdre le goût des attaques sur le grand chemin… Car enfin, voyons, je ne vous ai pas encore fait mon compliment.
– Mais, oui, vicomte, il paraît que c’est définitivement fini.
– Oh! tout est fait… Voulez-vous que je vous embrasse?
– De grand cœur.
– Ma foi, on a eu du mal; mais le mal n’est rien quand on réussit. Vous êtes content, n’est-ce pas?
– Voulez-vous que je vous parle franc?… oui, car je crois que je pourrai être utile.
– N’en doutez pas… mais c’est un fier coup… on va hurler.
– Est-ce que je ne suis pas aimé dans le public?
– Vous?… Mais il n’y a ni pour ni contre… c’est lui qui est exécré.
– Lui?… dit Richelieu avec surprise; qui, lui?…
– Sans doute, interrompit Jean. Oh! les parlements vont s’insurger, c’est une répétition du fouet de Louis XIV; ils sont flagellés, duc, ils le sont!
– Expliquez-moi…
– Mais cela s’explique de soi par la haine des parlements pour l’auteur de ses persécutions.
– Ah! vous croyez que…
– J’en suis certain, comme toute la France… C’est égal, duc, vous avez merveilleusement bien fait de le faire venir comme cela tout au chaud.
– Qui?… mais qui donc, vicomte? Je suis sur les épines, je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites.
– Mais je vous parle de M. d’Aiguillon, de votre neveu.
– Eh bien, après?
– Eh bien, je vous dis que vous avez bien fait de le faire venir.
– Ah! très bien! très bien!… Il m’aidera, voulez-vous dire?
– Il nous aidera tous… Vous savez qu’il est au mieux avec Jeannette?