Les parlements, reste dégénéré de l’ancienne opposition française, avaient repris haleine sous la main capricieuse de Louis XV; mais, depuis que leur protecteur, M. de Choiseul, était tombé, ils sentaient le danger s’approcher d’eux et s’apprêtaient à le conjurer par des mesures aussi énergiques que la circonstance le permettait.
Toute grande commotion générale s’embrase par une question personnelle, comme les grandes batailles de corps armés débutent par des engagements de tirailleurs isolés.
Depuis que M. de La Chalotais, prenant au corps M. d’Aiguillon, avait personnifié la lutte du tiers contre la féodalité, l’esprit public s’en tenait là et ne souffrait pas que la question fût déplacée.
Or, le roi, que le parlement de Bretagne et ceux de la France entière avaient noyé sous un déluge de représentations plus ou moins soumises et filiales, le roi venait, grâce à madame du Barry, de donner raison contre le tiers parti à la féodalité, en nommant M. d’Aiguillon au commandement de ses chevau-légers.
M. Jean du Barry l’avait formulé avec exactitude: c’était un rude soufflet sur la joue des amés et féaux conseillers tenant cour de parlement.
Comment ce soufflet serait-il accepté? Telle était la question que la cour et la ville se posaient chaque matin au lever du soleil.
Les gens du parlement sont d’habiles gens et, là où beaucoup d’autres sont embarrassés, ils voient clair.
Ils commencèrent par bien s’entendre entre eux sur l’application et le résultat du soufflet; après quoi, ils prirent la détermination suivante, lorsqu’il fut bien arrêté que le soufflet avait été donné et reçu:
«La cour du parlement délibérera sur la conduite de l’ex-gouverneur de Bretagne, et donnera son avis.»
Mais le roi para le coup en intimant aux pairs et aux princes la défense de se rendre au palais pour assister à quelque délibération que ce fût touchant M. d’Aiguillon; ceux-ci obéirent à la lettre.
Alors le parlement, résolu de faire sa besogne lui-même, rendit un arrêt dans lequel, déclarant que le duc d’Aiguillon était gravement inculpé et prévenu de soupçon, même de faits qui entachaient son honneur, ce pair était suspendu des fonctions de la pairie jusqu’à ce que, par un jugement rendu en la cour des pairs dans les formes et avec les solennités prescrites par les lois et ordonnances du royaume, que rien ne peut suppléer, il se fût pleinement purgé des accusations et soupçons entachant son honneur.
Mais ce n’était rien qu’un pareil arrêt rendu en cour de parlement, devant les intéressés, et inscrit aux registres: il fallait la publicité, la notoriété publique; il fallait ce scandale que jamais chanson ne craint de soulever en France, ce qui rend la chanson souveraine dominatrice des événements et des hommes. Il fallait élever cet arrêt du parlement à la puissance de la chanson.
Paris ne demandait pas mieux que de s’intéresser au scandale; peu disposé pour la cour, peu pour le parlement, ce Paris, en ébullition perpétuelle, attendait quelque bon sujet de rire comme transition à tous ces sujets de larmes qu’on lui fournissait depuis cent ans.
L’arrêt donc était bien et dûment rendu; le parlement nomma des commissaires pour le faire imprimer sous leurs yeux. On tira cet arrêt à dix mille exemplaires dont la distribution fut organisée en un moment.
Après quoi, comme il était dans les formes que le principal intéressé fût informé de ce que la cour avait fait de lui, ces mêmes commissaires se transportèrent à l’hôtel de M. le duc d’Aiguillon, qui venait de descendre à Paris pour un rendez-vous impérieux.
Ce rendez-vous n’était autre chose qu’une explication nette et franche devenue nécessaire entre le duc et son oncle le maréchal.
Grâce à Rafté, tout Versailles avait su en une heure la noble résistance du vieux duc aux ordres du roi touchant le portefeuille de M. de Choiseul. Grâce à Versailles, tout Paris et toute la France avaient appris la même nouvelle; en sorte que M. de Richelieu se trouvait depuis quelque temps hissé sur le pavois de la popularité, d’où il faisait des grimaces politiques à madame du Barry et à son cher neveu lui-même.
La position n’était pas bonne pour M. d’Aiguillon, déjà fort impopulaire. Le maréchal, si haï du peuple, mais redouté, parce qu’il était l’expression vivante de la noblesse, si respectée et si respectable sous Louis XV; le maréchal, si versatile, qu’après avoir choisi un parti, on le voyait tirer dessus sans ménagement, lorsque la circonstance le permettait ou qu’un bon mot en pouvait résulter; Richelieu disons-nous, était un fâcheux ennemi à conserver; d’autant mieux que le pire côté de son inimitié était toujours celui qu’il réservait pour faire ce qu’il appelait des surprises.
Le duc d’Aiguillon avait, depuis son entrevue avec madame du Barry, deux défauts à la cuirasse. Devinant tout ce que Richelieu cachait de rancune et d’appétits de vengeance sous l’apparente égalité de son humeur, il fit ce qu’on doit faire en cas de tempête: il creva la trombe à coups de canon, bien assuré que le péril serait moindre si on s’y jetait courageusement.
Il se mit donc à rechercher partout son oncle pour avoir avec lui un entretien sérieux; mais rien n’était si difficile depuis que le maréchal avait éventé son désir.
Marches et contre-marches commencèrent: du plus loin que le maréchal voyait son neveu, il lui décochait un sourire et s’entourait immédiatement de gens qui rendaient toute communication impossible; il défiait ainsi l’ennemi comme dans un fort impénétrable.
Le duc d’Aiguillon creva la trombe.
Il se présenta purement et simplement chez son oncle à Versailles.
Mais Rafté, en faction à sa petite fenêtre de l’hôtel donnant sur la cour, reconnut les livrées du duc et prévint son maître.
Le duc entra jusque dans la chambre à coucher du maréchal; il y trouva Rafté, lequel, avec un sourire tout gros de confidences, commit l’indiscrétion de raconter à ce neveu que son oncle avait passé la nuit hors de l’hôtel.
M. d’Aiguillon se pinça les lèvres et fit bonne retraite.
Rentré chez lui, il écrivit au maréchal pour lui demander audience.
Le maréchal ne pouvait reculer devant une réponse, Il ne pouvait, s’il répondait, refuser l’audience, et, s’il accordait l’audience, comment refuser une bonne explication? M. d’Aiguillon ressemblait trop à ces spadassins polis et charmants qui cachent leurs mauvais desseins sous une gracieuseté adorable, amènent leur homme avec des révérences sur le terrain, et, là, l’égorgent sans miséricorde.
Le maréchal n’avait pas assez d’amour-propre pour se faire une illusion, il savait toute la force de son neveu. Une fois en face de lui, cet antagoniste lui arracherait soit un pardon, soit une concession. Or, Richelieu ne pardonnait jamais, et des concessions à un ennemi sont toujours une faute mortelle en politique.
Il feignit donc, au reçu de la lettre de M. d’Aiguillon, d’avoir quitté Paris pour plusieurs jours.
Rafté, qu’il consulta sur ce point, lui donna l’avis suivant:
– Nous sommes en chemin de ruiner M. d’Aiguillon. Nos amis des parlements font la besogne. Si M. d’Aiguillon, qui s’en doute, peut avant l’explosion mettre la main sur vous, il vous arrachera une promesse de le servir en cas de malheur, car votre ressentiment est de ceux que vous ne pouvez hautement faire passer avant un intérêt de famille; si vous refusez, au contraire, M. d’Aiguillon s’en va en vous nommant son ennemi, en vous attribuant le mal, et il s’en va soulagé, comme on l’est toujours chaque fois qu’on a trouvé la cause du mal, bien que le mal ne soit pas guéri.