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Par-dessus tout, ou plutôt par-dessus tous, l’homme de la lie du peuple, l’homme à la face barbue, à la tête coiffée d’un reste de bonnet, aux bras nus, à la culotte maintenue avec une corde; infatigable, ardent, jouant des coudes, des épaules, des pieds, riant de son rire qui grince en riant, se frayait un chemin parmi les gens de pied aussi facilement que Gulliver dans les blés de Lilliput.

Gilbert, qui n’était ni grand seigneur à quatre chevaux, ni parlementaire en carrosse, ni militaire à cheval, ni parisien, ni homme du peuple, eût immanquablement été écrasé, meurtri, broyé dans cette foule. Mais, une fois qu’il fut sous la protection du bourgeois, il se sentit fort.

Il offrit résolument le bras à la mère de famille.

– L’impertinent! dit la tante.

On se mit en marche; le père était entre sa sœur et sa fille; derrière venait la servante, le panier au bras.

– Messieurs, je vous prie, disait la bourgeoise avec son rire franc; messieurs, de grâce! messieurs, soyez assez bons…

Et l’on s’écartait, et on la laissait passer, elle et Gilbert, et dans leur sillage glissait tout le reste de la société.

Pas à pas, pied à pied, on conquit les cinq cents toises de terrain qui séparaient la place du déjeuner de la place du couvent, et l’on parvint jusqu’à la haie de ces redoutables gardes-françaises dans lesquels le bourgeois et sa famille avaient mis tout leur espoir.

La jeune fille avait repris peu à peu ses couleurs naturelles.

Arrivé là, le bourgeois se haussa sur les épaules de Gilbert, et aperçut à vingt pas de lui le neveu de sa femme qui se tortillait la moustache.

Le bourgeois fit avec son chapeau des gestes si extravagants, que son neveu finit par l’apercevoir, vint à lui, et demanda un peu d’espace à ses camarades, qui dessoudèrent les rangs sur un point.

Aussitôt, par cette gerçure se glissèrent Gilbert et la bourgeoise, le bourgeois, sa sœur et sa fille, puis la servante, qui jeta bien dans la traversée quelques gros cris en se retournant avec des yeux féroces, mais à qui ses patrons ne songèrent pas même à demander la raison de ses cris.

Une fois la chaussée franchie, Gilbert comprit qu’il était arrivé. Il remercia le bourgeois; le bourgeois le remercia. La mère essaya de le retenir: la tante l’invita à s’en aller, et l’on se sépara pour ne plus se revoir.

Dans l’endroit où se trouvait Gilbert, il n’y avait que des privilégiés; il gagna donc facilement le tronc d’un gros tilleul, monta sur une pierre, se fit un appui de la première branche et attendit.

Une demi-heure environ après cette installation, le tambour roula, le canon retentit, et la cloche majestueuse de la cathédrale lança un premier bourdonnement dans les airs.

Chapitre XLIX Les carrosses du roi

Un murmure criard dans le lointain, mais qui devint plus grave et plus ample en se rapprochant, fit dresser l’oreille à Gilbert, qui sentit tout son corps se hérisser sous un frisson aigu.

On criait: Vive le roi!

C’était encore l’usage alors.

Une nuée de chevaux hennissants, dorés, couverts de pourpre, s’élança sur la chaussée: c’étaient les mousquetaires, les gendarmes et les Suisses à cheval.

Puis un carrosse massif et magnifique apparut.

Gilbert aperçut un cordon bleu, une tête couverte et majestueuse. Il vit l’éclair froid et pénétrant du regard royal, devant lequel tous les fronts s’inclinaient et se découvraient.

Fasciné, immobile, enivré, pantelant, il oublia d’ôter son chapeau.

Un coup violent le tira de son extase; son chapeau venait de rouler à terre.

Il fit un bond, ramassa son chapeau, releva la tête, et reconnut le neveu du bourgeois qui le regardait avec ce sourire narquois particulier aux militaires.

– Eh bien! dit-il, on n’ôte donc pas son chapeau au roi?

Gilbert pâlit, regarda son chapeau couvert de poussière et répondit:

– C’est la première fois que je vois le roi, monsieur, et j’ai oublié de le saluer, c’est vrai. Mais je ne savais pas…

– Vous ne saviez pas? dit le soudard en fronçant le sourcil.

Gilbert craignit qu’on ne le chassât de cette place où il était si bien pour voir Andrée; l’amour qui bouillonnait dans son cœur brisa son orgueil.

– Excusez-moi, dit-il, je suis de province.

– Et vous êtes venu faire votre éducation à Paris, mon petit bonhomme?

– Oui, monsieur, répondit Gilbert dévorant sa rage.

– Eh bien, puisque vous êtes en train de vous instruire, dit le sergent en arrêtant la main de Gilbert, qui s’apprêtait à remettre son chapeau sur sa tête, apprenez encore ceci: c’est qu’on salue madame la dauphine comme le roi, messeigneurs les princes comme madame la dauphine; c’est qu’on salue enfin toutes les voitures où il y a des fleurs de lis… Connaissez-vous les fleurs de lis, mon petit, ou faut-il vous les faire connaître?

– Inutile, monsieur, dit Gilbert; je les connais.

– C’est bien heureux, grommela le sergent.

Les voitures royales passèrent.

La file se prolongeait; Gilbert regardait avec des yeux tellement avides, qu’ils en semblaient hébétés. Successivement, en arrivant en face de la porte de l’abbaye, les voitures s’arrêtaient, les seigneurs de la suite en descendaient, opération qui, de cinq minutes en cinq minutes, occasionnait un mouvement de halte sur toute la ligne.

À l’une de ces haltes, Gilbert sentit comme un feu brûlant qui lui eût traversé le cœur. Il eut un éblouissement, pendant lequel toutes choses s’effacèrent à ses yeux, et un tremblement si violent s’empara de lui, qu’il fut forcé de se cramponner à sa branche pour ne pas tomber.

C’est qu’en face de lui, à dix pas au plus, dans l’une de ces voitures à fleurs de lis que le sergent lui avait recommandé de saluer, il venait d’apercevoir la resplendissante, la lumineuse figure d’Andrée vêtue toute de blanc, comme un ange ou comme un fantôme.

Il poussa un faible cri, puis, triomphant de toutes ces émotions qui s’étaient emparées de lui à la fois, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son regard de se fixer sur le soleil.

Et la puissance du jeune homme sur lui-même était si grande qu’il y réussit.

De son côté, Andrée, qui voulait voir pourquoi les voitures avaient cessé de marcher, Andrée se pencha hors de la portière et, en étendant autour d’elle son beau regard d’azur, elle aperçut Gilbert et le reconnut.