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Cependant Rousseau s’agitait dans son orchestre pour faire chanter le chœur:

Colin revint à sa bergère;

Célébrons un retour si beau.

En se retournant après un essai, il vit M. de Jussieu qui le saluait avec aménité.

Ce ne fut pas un médiocre plaisir pour le Genevois que d’être vu régentant la cour, par un homme de cour qui l’avait un peu froissé de sa supériorité.

Il lui rendit cérémonieusement son salut et se remit à regarder Andrée, que l’éloge avait rendue encore plus belle. La répétition continua, et madame du Barry devint d’une humeur atroce: elle avait deux fois surpris Louis XV distrait, par le spectacle, des jolies choses qu’elle lui disait.

Le spectacle, nécessairement pour la jalouse, c’était Andrée; ce qui n’empêcha point madame la dauphine de recueillir force compliments et de se montrer d’une gaieté charmante.

M. le duc de Richelieu papillonnait autour d’elle avec la légèreté d’un jeune homme, et il avait réussi à former dans le fond du théâtre un cercle de rieurs, dont la dauphine était le centre, et qui inquiétait furieusement le parti du Barry.

– Il paraît, dit-il tout haut, que mademoiselle de Taverney a une jolie voix.

– Charmante, dit la dauphine; et, sans mon égoïsme, je l’eusse fait jouer Colette; mais, comme c’est pour m’amuser que j’ai pris ce rôle, je ne le laisse à personne.

– Ah! mademoiselle de Taverney ne le chanterait pas mieux que Votre Altesse royale, dit Richelieu, et…

– Mademoiselle est excellente musicienne, dit Rousseau profondément pénétré.

– Excellente, dit la dauphine; et, s’il faut que je l’avoue, c’est elle qui m’apprend mon rôle; et puis elle danse à ravir, et moi, je danse fort mal.

On peut juger de l’effet de ces conversations sur le roi, sur madame du Barry, et sur tout ce peuple de curieux, de nouvellistes, d’intrigants et d’envieux; chacun récoltait un plaisir en faisant une blessure, ou recevait le coup avec honte et douleur. Il n’y avait pas d’indifférents, sauf peut-être Andrée elle même.

La dauphine, aiguillonnée par Richelieu, finit par faire chanter à Andrée la romance:

J’ai perdu mon serviteur,

Colin me délaisse.

On vit le roi laisser aller sa tête en cadence avec des mouvements si vifs de plaisir, que tout le rouge de madame du Barry tombait en petites écailles, comme fait la peinture à l’humidité.

Richelieu, plus méchant qu’une femme, savoura sa vengeance. Il s’était rapproché de Taverney le père, et ces deux vieillards formaient un groupe de statues qu’on eût pu appeler l’Hypocrisie et la Corruption clignant un projet d’union.

Leur joie devint d’autant plus vive que le front de madame du Barry s’assombrissait peu à peu. Elle y mit le comble en se levant avec une espèce de colère; ce qui était contre toutes les règles, puisque le roi était encore assis.

Les courtisans sentirent l’orage comme les fourmis et se hâtèrent de chercher l’abri près des plus forts. Aussi vit-on madame la dauphine plus entourée de ses amis, madame du Barry plus caressée des siens.

Peu à peu l’intérêt de la répétition déviait de sa ligne naturelle et se portait sur un autre ordre d’idées. Il ne s’agissait plus de Colette ou de Colin, et beaucoup de spectateurs pensaient que ce serait peut-être à madame du Barry de chanter bientôt:

J’ai perdu mon serviteur,

Colin me délaisse.

– Vois-tu, dit Richelieu bas à Taverney, vois-tu l’étourdissant succès de ta fille?

Et il l’entraîna dans le corridor en poussant une porte vitrée, d’où il fit tomber un curieux qui s’était suspendu au carreau pour voir dans la salle.

– La peste du drôle! grommela M. de Richelieu en époussetant sa manche, que le contrecoup de la porte avait froissée, et surtout en voyant que le curieux était vêtu comme les ouvriers du château.

C’en était un, en effet, qui, un panier de fleurs sous le bras, avait réussi à se hisser derrière la vitre et à plonger les yeux dans la salle, où il avait vu tout le spectacle.

Il fut repoussé dans le corridor, où il faillit tomber à la renverse; mais, s’il ne tomba pas, son panier fut renversé.

– Ah! mais ce drôle, je le connais, dit Taverney avec un regard courroucé.

– Qui est-ce? demanda le duc.

– Que fais-tu ici, coquin? dit Taverney.

Gilbert, car c’était lui, et le lecteur l’a déjà reconnu, répliqua fièrement:

– Vous le voyez, je regarde.

– Au lieu de faire ton ouvrage, dit Richelieu.

– Mon ouvrage est fini, dit humblement Gilbert au duc, sans daigner regarder Taverney.

– Je trouverai donc ce fainéant partout! dit Taverney.

– Là, là, monsieur, interrompit une voix doucement. Mon petit Gilbert est un bon travailleur et un botaniste très appliqué.

Taverney se retourna et vit M. de Jussieu qui caressait les joues de Gilbert.

Il rougit de colère et s’éloigna.

– Les valets ici! murmura-t-il.

– Chut! lui dit Richelieu, Nicole y est bien… Regarde… au coin de cette porte, là-haut… La petite égrillarde! elle ne perd pas non plus une œillade.

En effet, Nicole, derrière vingt autres domestiques de Trianon, levait par-dessus sa tête charmante, et ses yeux, dilatés par la surprise et l’admiration, semblaient tout voir en double.

Gilbert l’aperçut et tourna d’un autre côté.

– Viens, viens, dit le duc à Taverney, j’ai l’idée que le roi veut te parler… il cherche.

Et les deux amis s’éloignèrent dans la direction de la loge du roi.

Madame du Barry, tout debout, correspondait avec M. d’Aiguillon, debout aussi. Celui-ci ne perdait pas de vue aucun mouvement de son oncle.

Rousseau, demeuré seul, admirait Andrée; il était occupé, si l’on veut nous passer cette expression, à en devenir amoureux.

Les illustres acteurs allaient se déshabiller dans leurs loges, où Gilbert avait renouvelé les fleurs.

Taverney, resté seul dans le couloir depuis que M. de Richelieu était allé trouver le roi, sentait son cœur transi et brûlé tour à tour dans l’attente. Enfin le duc revint et mit un doigt sur ses lèvres.

Taverney pâlit de joie et vint à la rencontre de son ami, qui l’entraîna sous la loge royale.