Des actions judiciaires étaient en préparation, lancées par au moins cinq familles opposées à l’unité. C’étaient surtout de petits MA qui avaient peur de se faire absorber et éliminer. Les étatistes les appelaient « rétros » et voyaient en eux une grave menace. Ils ne toléreraient jamais un retour à ce qu’ils considéraient comme la domination anarchique des Multimodules Associatifs.
— Si l’assassinat politique ne peut être envisagé, déclara Diane, nous pourrions malmener un peu quelques-uns des favoris…
— Chut ! lui dis-je.
Elle secoua ses cheveux courts en broussaille et se détourna en sifflotant sans bruit. Elle faisait toujours cela quand elle était trop furieuse pour répliquer calmement. Les lapins rouges habitués à vivre depuis des dizaines d’années dans des espaces limités accordaient un grand prix à la courtoisie et transmettaient cette caractéristique à leurs enfants.
Les étatistes redoutaient les incidents. Les manifestations d’étudiants étaient inacceptables aux yeux de Dauble. Même si les étudiants ne se confondaient pas avec les rétros, ils pouvaient faire suffisamment de bruit pour casser l’accord.
Dauble fit donc passer un message à Caroline Connor, une vieille amie qu’elle avait nommée chancelière de la plus grande des facultés, l’université de Mars-Sinaï. C’était un personnage autoritaire, avec beaucoup d’énergie et peu de cervelle. Connor avait obligé sa copine en fermant la plus grande partie du campus et en dressant la liste de ceux qui lui semblaient avoir des sympathies pour les manifestants.
J’étais diplômée de gestion politique. Je n’avais signé aucune pétition ni participé à aucune manif, contrairement à Diane, qui était fermement engagée dans le mouvement, mais cela n’empêchait pas mon nom de figurer sur la liste des suspects. La faculté de gespol était notoirement indépendante. Qui aurait pu faire confiance à l’un d’entre nous ?
Nous avions payé nos études et on nous refusait l’accès aux cours. La plupart des étudiants et des professeurs vidés n’avaient pas d’autre choix que de rentrer chez eux. Le gouvernement nous avait généreusement octroyé des billets pour des trains spécialement réservés, mais un certain nombre d’étudiants, Diane en particulier, avaient refusé en promettant de se battre de toutes leurs forces contre le vidage illégal. Ce qui lui avait valu – ainsi qu’à moi, qui avais été simplement trop lente à faire mes valises – une escorte de l’UMS pour quitter les terriers de l’université.
Diane avançait la tête raide, lentement, en lançant autour d’elle des regards de défi. Les gardes, pour la plupart récemment immigrés de la Terre, à la carrure massive et impressionnante, nous tenaient fermement par les coudes pour nous guider dans les galeries. Ce traitement attisa les doutes qui commençaient à se former en moi. Comment pouvais-je accepter toutes ces injustices sans me révolter ? Si nous étions d’un naturel prudent dans la famille, nous n’avions jamais été des lâches.
Entourés par les gardes de Connor, regroupés avec les derniers étudiants vidés, nous fûmes poussés sans ménagement pour dépasser un groupe d’étudiants qui flânaient dans un atrium botanique. Ils portaient les blouses grises ou bleues de leurs familles. C’étaient les rejetons de MA possédant des liens économiques étroits avec la Terre, enfants chéris de ceux qui étaient le plus en faveur de la politique de Dauble. Ils étaient tous restés à l’université. Ils bavardaient tranquillement et nous regardèrent passer avec indifférence. Pas le moindre murmure de solidarité ou d’encouragement. Leur passivité équivalait à un mur. Diane me donna un coup de coude.
— Les sales jaunes, murmura-t-elle.
J’étais d’accord avec elle. Pour moi, ils étaient pires que des traîtres. Ils se comportaient en vieux cyniques, faisant fi de tous les idéaux de la jeunesse.
On nous fit monter tous ensemble, y compris notre escorte, dans une voiture qui nous conduisit au dépôt.
L’endroit bourdonnait comme une ruche.
Quelques étudiants, qui s’étaient aventurés dans une galerie latérale, revinrent nous faire passer le mot. Le train circulaire de la gare de Solis Dorsa arrivait. Diane s’humecta les lèvres et regarda nerveusement autour d’elle.
Le dernier garde de l’escorte, assuré que nous partions, porta le doigt à sa casquette en guise de salut et s’éloigna vers le bistrot du dépôt.
— Tu viens avec nous ? me demanda Diane.
Je fus incapable de lui répondre. Ma tête vibrait de contradictions. La colère devant l’injustice luttait contre le devoir familial. Mon père et ma mère détestaient le battage fait autour de l’unification. Ils croyaient fermement qu’il valait mieux rester en dehors de tout ça. Ils m’avaient fait part de leur sentiment, sans l’ériger en dogme.
Diane me lança un regard de pitié. Elle me serra la main en disant :
— Casseia, tu réfléchis trop.
Puis elle s’avança sur le quai et s’éloigna discrètement dans la galerie latérale. Par groupes de cinq ou moins, les étudiants allèrent aux toilettes, au café, consulter les bulletins météo de leurs dépôts de destination… En tout, quatre-vingt-dix d’entre eux s’esquivèrent.
J’hésitais. Ceux qui restaient avaient une expression ostensiblement neutre. On se lançait des regards obliques, vite détournés.
Un silence étrange était descendu sur le quai. Une étudiante de troisième année, chargée de trois gros sacs, exécuta un petit pas de deux. L’un des sacs lui glissa de l’épaule. Elle lui donna un coup de pied qui l’envoya à deux mètres de là. Puis elle posa sur le quai ses deux autres sacs et s’éloigna vers la sortie nord, où elle disparut au détour de la galerie.
Je frémissais de tout mon corps. J’observai les visages solennels qui m’entouraient, en me demandant comment ils pouvaient avoir l’air si bovin. Comment faisaient-ils pour demeurer ainsi, à attendre passivement que le train ralentisse, acceptant la punition infligée par Dauble pour des opinions politiques qu’ils ne partageaient peut-être même pas ?
Le train creva les soufflets, précédé d’un bouchon d’air, et ralentit le long du quai. Des icônes clignotèrent au-dessus de nos têtes. Identification de la station, désignation du train, destinations. Une voix féminine assurée nous annonça, avec une courtoisie extrême et sans aucune émotion discernable :
— Solis Dorsa, Bosphorus, Nereidum, Argyre, Noachis ; correspondances pour Meridiani et Hellas, arrivée immédiate porte 4.
— Merde de merde de merde…, grommelai-je entre mes dents.
Avant de savoir ce que j’avais décidé de faire, avant de me paralyser davantage en réfléchissant, je sentis mes jambes me porter en direction de la galerie latérale puis au détour d’une plate-forme de service nue qui ressemblait à une impasse. La seule issue était une petite porte basse en acier recouvert d’émail blanc écaillé. Elle était à peine entrouverte. Je jetai un regard derrière moi, me baissai, ouvris la porte toute grande et passai de l’autre côté.
Il me fallut plusieurs minutes, en marchant rapidement, pour rattraper Diane. Je dépassai une douzaine d’étudiants dans l’obscurité d’une galerie de service réservée aux arbeiters avant de la retrouver.
— Où allons-nous ? demandai-je à voix basse en haletant.
— Tu es avec nous ?
— À présent, oui.
Elle me fit un clin d’œil et me serra la main avec une vigueur joyeuse.
— L’un de nous a la clé. Il connaît le chemin des dômes des premiers pionniers.