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— Tout de même, si vite, je n’aurais pas cru…

— P’pa Bia, Vieille Chose, depuis combien de temps je soigne ?

— Depuis que tu es toute petite, il y a bien cinquante ans !

— Combien n’ont pas guéri, P’pa Bia, tu peux me le dire ?

— Aucun. Ils ont tous guéri. Chaque fois, c’est un vrai miracle…

— Pas un miracle, non, la Bonne Main de M’ma Bia !

— Tout de même, celui-ci, j’ai bien cru qu’il allait mourir.

— Pauvre Vieille Chose, celui-ci est plus solide que tous les autres, il vivra cent ans !

Depuis un certain temps, Afrique, dans son sommeil, entendait ces chuchotements, accompagnés de petits rires. Il ouvrit les yeux.

— M’ma Bia, il ouvre les yeux !

— Je vois bien qu’il ouvre les yeux. Donne le lait de coco.

Afrique but le lait. Un liquide frais, velouté, sucré, un peu acide. Il l’aima.

— On dirait qu’il aime.

— P’pa Bia, je vois bien qu’il aime, il a vidé la noix.

Afrique se rendormit.

Quand il se réveilla, la seconde fois, la maison était vide. Pourtant, il entendit une voix qui lui disait :

— Salut, toi.

Une petite voix métallique et nasale, qui sortait d’un oiseau bizarre, bleu pâle à queue rouge, avec un bec à casser des noix. L’oiseau était perché sur une jarre de terre.

— Salut, répondit Afrique, qui es-tu ?

— Moi, je suis perroquet, et toi ?

— J’étais berger. J’ai aussi été marchand. Enfin, presque…

— Tiens ? fit le perroquet, comme P’pa Bia. Et tu finiras probablement comme lui, dans l’agriculture.

— Je peux sortir ? demanda Afrique.

— Si tu tiens sur tes jambes, qu’est-ce qui t’en empêche ?

Afrique se leva avec précaution. Inutile, il était guéri. Comme si toute cette vie qu’il avait perdue à cause de l’accident était revenue en lui pendant son sommeil. Alors il poussa un cri de joie et sortit de la maison en courant. Mais son cri se transforma en hurlement de terreur. La maison était haut perchée sur des pilotis : il venait de se précipiter dans le vide. Afrique ferma les yeux et attendit le choc. Mais il se passa autre chose. Deux énormes bras, d’une force incroyable, l’attrapèrent au vol, et il se sentit écrasé contre une poitrine aussi large, velue et rembourrée que le grand lit du Roi des Chèvres. Puis il y eut un éclat de rire si puissant que tous les oiseaux de la forêt s’envolèrent.

— P’pa Bia, tu pourrais rire moins fort, tout de même !

— Bon sang, à l’heure de la sieste, on n’a pas idée !

Toute la forêt protestait.

— M’ma Bia, ça y est, regarde, il est complètement guéri !

P’pa Bia brandissait Afrique à bout de bras, le montrant à une toute petite vieille bonne femme qui sortait de l’épaisseur des bois.

— Pas la peine de faire tout ce chahut, P’pa Bia, je vois bien qu’il est guéri.

Afrique ouvrit des yeux tout ronds. La vieille femme était suivie d’un gigantesque gorille noir au crâne pointu. Il portait une grosse provision de papayes roses, qui sont le meilleur fruit et le meilleur remède.

— Bizarre, dit le Gorille, P’pa Bia n’a jamais pu se mettre dans la tête que tu les guéris tous.

— Tais-toi, grosse bête, répondit M’ma Bia, c’est pour me faire plaisir qu’il fait semblant de s’étonner.

— Ah ! bon… fit le gorille.

9

La maison de P’pa Bia et M’ma Bia se dressait sur ses quatre pattes au beau milieu d’une clairière d’un vert absolument vert.

— Pourquoi les pilotis ? demanda Afrique.

— Pour que les serpents ne nous rendent pas visite, mon petit.

Tout autour, c’était la muraille végétale de la forêt, si haute qu’on se serait cru au fond d’un puits de verdure.

P’pa Bia et M’ma Bia soignèrent Afrique et le nourrirent. Ils ne lui posèrent aucune question. Ils ne l’obligèrent pas à travailler.

Le jour, ils s’occupaient de la clairière et des arbres. La nuit, ils discutaient. Ils avaient beaucoup vécu. Ils connaissaient tous les hommes et tous les animaux de l’Afrique Verte. Ils avaient des enfants et des cousins partout, dans les trois Afriques et dans l’Autre Monde.

— L’Autre Monde ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

P’pa Bia ouvrait la bouche pour répondre à la question qu’Afrique venait de poser, quand un grand fracas de branches cassées et de feuilles froissées l’interrompit. Le bruit n’était pas tout proche, mais l’arbre qui venait de tomber était si grand que toute la forêt dut entendre sa chute. Puis il y eut un long silence, et P’pa Bia dit :

— L’Autre Monde ? Nous y serons peut-être bientôt dans l’Autre Monde.

— Tais-toi donc, dit M’ma Bia, ne va pas mettre des idées pareilles dans la tête de ce petit.

Sans qu’ils le lui aient demandé, Afrique s’était mis à aider P’pa Bia et M’ma Bia dans leur travail. Il allait avec eux récolter les fruits de la forêt, et, chaque samedi, tous les trois se rendaient au marché de la petite ville voisine. P’pa Bia, qui était un bon marchand, vendait les fruits en criant très fort. On venait aussi consulter M’ma Bia qui guérissait presque tout pour trois fois rien. Mais le plus connu, très vite, ce fut Afrique.

À peine les courses finies, tout le monde se rassemblait autour de lui.

— Il raconte bien, non ?

— N’est-ce pas qu’il raconte bien ?

— Pour ça oui, il raconte bien !

— Et la tienne, d’histoire, celle de ta vie, si tu nous la racontais ?

Le jour où P’pa Bia posa cette question, il pleuvait. Et quelle pluie ! Un temps à raconter sa vie. P’pa Bia et M’ma Bia écoutaient Afrique en hochant gravement la tête.

— Alors, tu n’as pas de père ? demanda P’pa Bia quand Afrique eut fini de raconter.

— Pas de père, non.

— Et pas de mère, hein ? demanda M’ma Bia.

— Non, pas de mère non plus, non.

Il y eut un silence embarrassé, car tous les trois venaient d’avoir la même idée en même temps.

C’est ainsi qu’il devint Afrique N’Bia, dernier enfant de P’pa et M’ma Bia qui en avaient eu quatorze avant lui, aujourd’hui dispersés dans toutes les Afriques et sur toutes les terres de l’Autre Monde.

10

Oui, mais, les années passant, il tombait de plus en plus d’arbres. La forêt s’éclaircissait. Le front de P’pa Bia se ridait.

— Ne t’inquiète pas, ça finira bien un jour.

Pourtant, M’ma Bia savait bien que ça ne finirait pas.

À la saison des pluies, les arbres coupés étaient jetés dans les marigots (les rivières de l’Afrique Verte) qui filaient vers la mer. Un jour qu’Afrique et le Gorille, assis au bord de la rivière, regardaient passer les troncs décortiqués, le Gorille eut un gros soupir :

— Il n’y en a plus pour bien longtemps… Histoire de lui changer les idées, Afrique demanda :

— Tu sais que tu as un cousin, en Afrique Grise ?

— Un petit gros au crâne plat, dans la Savane ? Oui, je sais ça, répondit distraitement le Gorille.

Silence. Et, dans le silence, le bruit régulier des haches.

— Mais enfin, ces arbres, où vont-ils ? demanda Afrique.

Le Gorille continuait à regarder fixement la rivière :

— Où veux-tu qu’ils aillent ? Dans l’Autre Monde, pardi !

Et il ajouta, comme pour lui-même :