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JE SENS QU’IL VA SE PASSER QUELQUE CHOSE D’HORRIBLE AUJOURD’HUI.

Elena eut beaucoup de mal à ne pas balancer le message au visage de Caroline. Ça aurait tout gâché. S’efforça de garder son calme, elle se contenta de froisser le papier et de le jeter négligemment dans la corbeille.

— Juste une saleté, dit-elle en se tournant vers la bibliothécaire.

Son ennemi lui lança un regard triomphant. « Tu feras moins la maline une fois que j’aurai récupéré mon journal, pensa Elena. Quand je l’aurai brûlé, toi et moi, on aura une petite conversation. »

— Je suis prêtes, déclara-t-elle. Moi aussi, dit Caroline d’un ton innocent.

Elena la toisa : sa robe vert pâle, ainsi que la large ceinture, était moins belle que la sienne.

— Parfait, conclut Mme Grimesby, Vous pouvez y aller ah, oui « Caroline, n’oublie pas ton réticule. »

— Pas de danger, répondit-elle avec un grand sourire en prenant le petit sac blanc.

Elle ne vit pas l’air sidéré de sa rivale, sur lequel Mme Grimesby se méprit :

— Il s’agit d’un réticule, l’ancêtre de notre sac à main, expliqua-t-elle ! Les femmes y mettaient leurs gants et leur éventail Caroline est passée le prendre en début de semaine pour rattacher quelques pertes décousues. Très serviable de sa part, n’est-ce pas ?

Elena marmonna une vague réponse. Elle devait immédiatement sortir de cette pièce ou, effectivement, quelque chose d’horrible allait se produire : elle allait piquer une crise de nerfs et mettre une baffe à Caroline…

— J’ai besoin de prendre l’air, lâcha-t-elle en s’enfuyant.

Bonnie et Meredith l’attendaient dans la voiture de cette dernière.

— Cette garce de Caroline a pris ses précautions, leur souffla-t-elle. Le sac fait partie de son costume. Elle va le trimballer toute la journée.

Bonnie et Meredith ouvrirent des yeux ronds, puis échangèrent un regard consterné.

— Mais… qu’est-ce qu’on va faire ? se lamenta Bonnie.

— J’en sais rien. On est mal.

— Il faut continuer à la surveiller, proposa Meredith sans grande conviction. Elle posera peut-être son sac à un moment ou à un autre…

Mais les trois amies n’avaient plus guère d’espoir. C’était fichu. Bonnie jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.

— Voilà ton équipage.

Une calèche tirée par deux chevaux blancs s’avança dans la rue. Les roues étaient ornées de guirlandes en crépon et les sièges tapissés de fougères. Une banderole, sur le côté, portait cette inscription : « Voici l’esprit de Fell’s Church ».

— Surveillez-la bien, murmura Elena en montant dans la calèche. Et, dès qu’elle sera seule…

Malheureusement, Caroline ne se trouva pas un instant à l’écart tout au long de cette interminable matinée. Comment aurait-il pu en être autrement ? Toute la ville assistait à la cérémonie.

Le défilé fut un véritable calvaire pour Elena. Assise dans la calèche aux côtés du maire et de sa femme, et rongée par l’angoisse, elle fut bien obligée de sourire à la foule.

Cette peste de Caroline devait se trouver quelque part devant elle, entre la fanfare et les majorettes. Mais sur quel char ? Peut-être sur celui où paradaient les écoliers en costume ? De toute façon, elle s’était sûrement arrangée pour être bien en vue… Après, le défilé, tout le monde se dirigea vers la cafétéria du lycée où avait lieu le déjeuner. Coincée à une table entre le maire et sa femme, Elena observait à distance Caroline et Tyler. Celui-ci avait passé un bras autour des épaules de sa voisine.

Vers le milieu du repas, Elena, le cœur battant, vit Stefan s’approcher comme prévu de la table de leur ennemi. Lorsqu’il se pencha vers Caroline, Elena sentit son estomac se nouer. La jeune fille releva la tête, répondit quelque chose… et se remit à manger comme si de rien n’était. Mais le pire fut la réaction de Tyler : le poing brandi furieusement, il ordonna à Stefan de partir et ne s’assit que lorsque celui-ci tourna les talons.

Stefan et Elena échangèrent un regard grave. Tant que Tyler se trouverait dans les parages, les tentatives de persuasion de Stefan sur Caroline seraient vaines. Cette évidence plongea Elena dans la plus grande détresse. Elle resta pétrifiée sur sa chaise jusqu’à ce quelqu’un vienne l’avertir d’aller en coulisses.

Elle entendit d’une oreille distraite le discours de bienvenue du maire. Il évoqua les moments difficiles qu’avait connus la ville ces derniers mois, heureusement atténués par le formidable esprit de solidarité des habitants. Blablabla… On passa ensuite à la remise des prix. Matt reçut celui du meilleur sportif masculin.

Puis les élèves de primaire montèrent sur scène : gloussant, trébuchant et oubliant leur texte à qui mieux mieux, ils mimèrent la fondation de Fell’s Church sur fond de guerre de Sécession. Elena, qui avait l’impression de couver une grippe depuis la veille, ne prêta pas attention au spectacle. Son état s’était aggravé pendant le défilé, semblait-il, et à présent elle n’avait plus les idées claires. De toute façon, elle était tellement accabler par la situation quelle ne songeait pas à s’inquiéter des frissons qui la parcouraient…

Le spectacle fut conclu par une explosion de flashes d’applaudissements. Lorsque le dernier soldat quitta la salle, le maire réclama le silence.

— Et maintenant, veuillez réserver un accueil triomphal aux lycéens choisis pour incarner les vertus de Fell’s Church !

Les spectateurs s’exécutèrent avec un formidable enthousiasme. John Clifford, l’élève qui représentait l’esprit d’indépendance, se tenait entre Elena et Caroline. Celle-ci était resplendissante, le menton redressé, le regard et les joues enflammés par l’excitation du sale coup qu’elle mijotait. Elena avait perdu tout espoir.

John s’avança le premier vers le micro et le régla. Après avoir ajusté ses lunettes, il entreprit de lire un poème dans un gros ouvrage posé sur le lutrin. Officiellement, les élèves étaient libres de choisir leurs textes, mais dans la pratique, ils se rabattaient toujours sur les œuvres de M. C. Marsh, le seul poète que Fell’s Church eût jamais produit.

Pendant la lecture de John, Caroline ne cessa d’attirer l’attention sur elle, adressant de grands sourires au public tout en se lissant les cheveux. De temps à autre, elle effleurait le sac accroché à sa ceinture, et Elena ne pouvait s’empêcher de suivre ce geste d’un air avide.

John finit par regagner sa place après avoir salué le public.

C’était au tour de Caroline : les épaules bien droites, il ondula des hanches jusqu’au micro comme si elle défilait pour un grand couturier, provoquant des sifflets admiratifs. Mais elle les ignora royalement, arborant une mine grave de tragédienne. Elle attendit tranquillement que le silence se fasse dans l’assemblée.

— J’avais prévu devons lire un poème de M. C. Marsh, annonça-t-elle à l’auditoire attentif, mais j’ai changé d’avis. Finalement, j’ai découvert un texte bien plus adapté aux circonstances dans un livre que j’ai trouvé.

« Volé, tu veux dire », songea Elena, écœurée. Elle scruta l’assistance à la recherche de Stefan. Il était encadré, dans le fond de la salle, par Bonnie et Meredith. Elle repéra aussi Tyler à quelques mètres derrière lui. Il se trouvait avec Dick et plusieurs types costauds trop âgés pour être lycéens. Le genre gros bras. Elena en compta cinq.

— Pars, disait-elle Stefan du regard. Pars tout de suite avant la catastrophe ». Il secoua la tête d’un air buté.

Caroline jouait avec le cordon de son sac comme si elle résistait à l’envie de l’ouvrir sur le champ.