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Ainsi parle Énée en pleurant et il retourne à sa demeure, où le cadavre de Pallas est exposé sous la garde du vieil Acétès, qui avait été l’écuyer de l’Arcadien Évandre, mais qui, sous de moins heureux auspices, avait été donné comme compagnon à son cher élève. Autour du mort se pressait toute la troupe de ses serviteurs, et les Troyens, et les femmes d’Ilion, les cheveux dénoués selon l’usage funèbre. Aussitôt qu’Énée se montra sous la haute porte, elles se frappèrent la poitrine et poussèrent vers le ciel de profonds gémissements; la demeure royale retentit de leurs cris lugubres. À la vue de la tête appuyée et du visage de Pallas blanc comme la neige, devant la blessure ouverte dans sa poitrine d’adolescent par la javeline ausonienne, Énée ne put retenir ses larmes: «Fallait-il donc, dit-il, ô jeune homme digne de pitié, qu’à l’heure où la Fortune me souriait, elle m’enviât un ami tel que toi, et ne te permît point de voir mon royaume et de retourner vainqueur au foyer paternel? Ce n’est pas, au moment du départ, ce que j’avais promis de toi à ton père Évandre lorsqu’on m’embrassant il m’envoyait à la conquête d’un grand empire et m’avertissait que nos ennemis étaient vaillants et que j’allais combattre une rude nation. En ce moment même, séduit par une vaine espérance, peut-être forme-t-il des vœux, charge-t-il les autels de ses offrandes; et nous, en deuil, nous accompagnons de vains honneurs ce jeune homme sans vie qui ne doit plus rien aux dieux du ciel. Infortuné, tu verras les cruelles funérailles de ton fils! Voilà donc ce retour que nous espérions, ce triomphe que tu attendais, cette promesse solennelle que je t’avais faite! Du moins, Évandre, tu n’auras pas sous les yeux des blessures dont tu puisses rougir, reçues en fuyant, et tu n’auras pas à souhaiter, toi, le père, pour un fils qui aurait sauvé sa vie, que la mort ensevelisse son déshonneur. Hélas! quel soutien perd l’Ausonie, et que ne perds-tu pas, Iule!»

Cette plainte exhalée, il ordonne la levée de ce corps si pitoyable et charge mille guerriers choisis dans toute son armée de l’escorter par un suprême honneur et de mêler leurs larmes à celles du père, petite consolation pour un si grand deuil, mais due à la douleur paternelle. On s’empresse aussitôt de tresser les claies d’un brancard flexible avec des branches d’arbousier et de chêne; et on dresse un lit funèbre ombragé de verdure. On y dépose sur une haute couche d’herbes le jeune homme: telle, cueillie par une main virginale, la fleur de la tendre violette ou de la languissante hyacinthe; elle n’a encore perdu ni son éclat ni sa beauté, mais la terre maternelle ne la nourrit plus et n’entretient plus sa vigueur. Alors Énée fit apporter deux vêtements de pourpre, tout raides d’or: la Sidonienne Didon, heureuse de travailler pour lui, les avait faits elle-même, de ses mains, et en avait nuancé la trame de fils d’or. Il revêt tristement le jeune homme d’une de ces deux robes, dernier honneur; et de l’autre il couvre comme d’un voile ses cheveux promis aux flammes. Puis il fait entasser de nombreuses dépouilles des Laurentes vaincus, butin que portera une longue file d’hommes. Il y ajoute des chevaux et des armes conquis sur l’ennemi. Enchaînées, les mains derrière le dos, des victimes offertes aux mânes arroseront de leur sang les feux du bûcher funèbre. Il donne l’ordre aux chefs de se charger eux-mêmes des trophées revêtus d’armes ennemies où seront inscrits les noms des vaincus. On amène le malheureux Acétès accablé par l’âge, meurtrissant tantôt sa poitrine de ses poings, tantôt son visage de ses ongles; et il se jette à terre et s’y étend de tout son corps. On amène aussi les chars arrosés du sang rutule. Derrière eux, sans ornement, le cheval de guerre de Pallas, Æthon, s’avance: il pleure et de grosses larmes mouillent sa face. D’autres guerriers tiennent dans leurs mains la lance et le casque du jeune homme; car, pour le reste, c’est le vainqueur Turnus qui le possède. À la suite viennent, lugubre phalange, tous, Troyens, Tyrrhéniens, Arcadiens, leurs armes renversées. Lorsque ce cortège se fut déployé dans toute sa longueur, Énée s’arrêta et dit encore avec un profond soupir: «La même affreuse destinée de la guerre nous appelle maintenant à verser d’autres larmes. Adieu pour toujours, ô grand Pallas; pour toujours adieu!» Et, sans rien ajouter, il reprenait le chemin vers les hautes murailles et regagnait le camp.

Les députés de la ville latine y étaient déjà, les mains voilées de rameaux d’olivier et sollicitant une grâce: celle d’enlever les corps qui, fauchés par le fer, gisaient dans la plaine et de les ensevelir dans la terre. «On ne combat plus, disaient-ils, contre des vaincus privés de la lumière du jour; Énée doit épargner ceux qu’il nommait naguère hôtes et beaux-pères.» Énée reçoit avec bonté une prière aussi juste et il ajoute ces paroles à la grâce qu’il leur accorde: «Quelle indigne fortune vous a engagés, Latins, dans une telle guerre et vous a fait rejeter notre amitié? Vous demandez la paix pour les morts, pour ceux qui ont péri dans le hasard des combats? Ah! comme je voudrais aussi la donner aux vivants! Je ne serais pas venu si les destins ne m’avaient assigné ce lieu et ce séjour. Je ne fais point la guerre à une nation. Votre roi a quitté notre alliance, et il s’est fié de préférence aux armes de Turnus. Il eût été plus juste que Turnus affrontât ici la mort. S’il voulait terminer la guerre en brave, s’il voulait chasser les Troyens, c’était les armes à la main qu’il aurait dû se mesurer avec moi: alors aurait vécu celui des deux à qui son bras ou la Divinité eût assuré la vie. Maintenant allez, et allumez les bûchers funèbres de vos malheureux concitoyens.» Énée avait ainsi parlé. Frappés d’étonnement, silencieux, ils se regardaient les uns les autres. Alors le vieux Drancès, dont la haine et les griefs harcèlent continuellement le jeune Turnus, prend la parole et répond: «Héros troyen, si grand par la renommée, plus grand par tes exploits, de quelles louanges t’égalerai-je au ciel? Qu’admirerai-je d’abord, ta justice ou ta valeur guerrière? C’est avec reconnaissance que nous rapporterons tes paroles à notre patrie; et, si la Fortune nous en offre le moyen, nous t’unirons à notre roi Latinus. Que Turnus se cherche ailleurs des alliances. Bien plus; il nous plaira d’élever ces hauts remparts que te promettent les destins et de porter sur nos épaules les pierres de la nouvelle Troie.»

Il dit, et tous approuvaient d’un frémissement unanime. Ils conclurent une trêve de douze jours; et grâce à cette suspension d’armes, Troyens et Latins, impunément mêlés, se répandirent sur les collines à travers les forêts. Le frêne altier sonne sous les coups du fer à deux tranchants; ils abattent des pins qui s’élevaient jusqu’au ciel; ils fendent sans relâche avec des coins les rouvres et le cèdre parfumé; et ils transportent des ornes sur des chars gémissants.

Déjà la Renommée, messagère ailée d’un si grand deuil, en remplit Évandre, la ville et le palais d’Évandre, elle qui venait de publier dans le Latium la victoire de Pallas. Les Arcadiens courent aux portes; selon l’antique usage, ils se sont saisis de torches funéraires. Une longue file de flambeaux éclairent la route dont la clarté tranche au loin sur le reste de la campagne. De son côté la troupe des Phrygiens s’approche et rejoint la troupe gémissante. À peine l’ont-elles aperçue qui pénétrait dans les murs, les mères incendient de leurs clameurs la ville désolée. Mais aucune force ne peut retenir Évandre; il s’avance au milieu de tous, fait arrêter le brancard, se jette sur Pallas, s’attache à lui, pleure et gémit. Enfin, dès que la douleur a rendu le passage à sa voix: «Ô Pallas, dit-il, ce n’était pas là ce que tu avais promis à ton père, toi qui voulais ne t’exposer qu’avec prudence aux fureurs de Mars! Mais je n’ignorais pas ce que peuvent sur un jeune homme la gloire toute neuve de l’homme d’armes et la grande douceur de vaincre dans un premier combat. Infortunées prémices d’un jeune guerrier! Cruel apprentissage d’une guerre à nos portes! Aucun dieu n’a entendu mes vœux et mes prières. Et toi, ma sainte femme, sois heureuse d’être morte et de ne pas avoir été réservée à une aussi grande douleur. Mais moi, en vivant plus que je ne devais vivre, ce n’a été que pour survivre à mon fils. Que n’ai-je suivi nos alliés en armes, les Troyens, et que les Rutules ne m’ont-ils accablé de leurs traits! J’aurais donné ma vie, moi-même; et cette pompe lugubre m’aurait ramené dans ma demeure, moi, et non Pallas! Je n’accuserai, Troyens, ni votre alliance ni l’hospitalité qui nous a unis. Ce sort était dû à ma vieillesse. Si une mort prématurée attendait mon fils, du moins j’aime à penser qu’il n’a péri qu’après avoir massacré des milliers de Volsques et en conduisant les Troyens au Latium. Bien plus, je ne saurais te faire de plus dignes funérailles, Pallas, que celles qui te sont faites par le pieux Énée, les héros phrygiens, les chefs tyrrhéniens, toute l’armée tyrrhénienne. Ils portent les grands trophées de ceux que ton bras a livrés à la mort. Toi-même, Turnus, tu ne serais plus qu’un monstrueux tronc d’arbre, debout, couvert de tes armes, si Pallas avait eu ton âge et ta force, celle que donnent les années. Mais malheureux que je suis, pourquoi retenir les Troyens loin des combats? Allez et rapportez fidèlement mes paroles à votre roi: «Si, Pallas disparu, je prolonge une vie odieuse, ton bras en est la cause: il doit Turnus au fils et au père. C’est le seul bien que je puisse attendre d’Énée et de la Fortune. Ce n’est pas de la joie que je cherche: il n’en est plus pour moi; mais je veux en apporter à mon fils dans le profond séjour des Mânes.»