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Elle n’avait pas le choix. Sur les deux mille espèces de mantes religieuses qui peuplent la planète, il n’en existe qu’une seule — une espèce chinoise — qui ne dévore pas son mâle après l’acte d’amour. Alors, parfois, c’est elle qui se fait décapiter. Mieux vaut éviter les exceptions…

— Pourquoi… faites-vous ça ? demanda Sylvain. Pourquoi… avoir tué… cette petite… Qu’avez-vous… fait… de la fille… diabétique ? Que signifie tant… d’horreur ?

— Tais-toi et creuse ! Je ne le répéterai pas !

— Sale… garce !

Sylvain propulsa la pioche avec une force titanesque. L’outil siffla dans l’air et manqua la tête chauve d’un iota avant d’exploser un pan d’écorce. Il jeta ses cent kilos sur la femme armée mais ne parvint qu’à récupérer un talon de rangers à la base du menton. Il dévia, s’alourdit d’un tapis d’épines. Son visage se transforma en une plaie capricieuse. Vervaecke tira le chardon humain par l’encolure du blouson et le plaqua contre le sol, une semelle sur la tempe.

— Pauvre con ! grinça-t-elle. J’en ai maté des dizaines comme toi ! Tu vas ramasser ta pioche et creuser ! Recommence et je te tue, mais pas avec une balle ! Fais-moi confiance, je n’ai pas d’égale pour faire souffrir les porcs de ton acabit !

Sylvain se releva, fit craquer sa mâchoire, récupéra son outil et se remit au travail, peu rassuré sur son sort. En général, les gens qui creusent en pleine nuit sous la menace d’une arme finissent mal. Il voulait mourir certes, mais pas de cette façon…

Une fois la pellicule de gel cassée, la terre se livra sans résistance au mordant de l’acier. Le moment d’en finir approchait.

Le condamné se pencha vers l’avant, dispersa les derniers agrégats qui dissimulaient le magot maléfique.

— On… y est… presque…

Il déblaya le dessus, puis la poignée de la mallette avant de sortir la clé du cadenas de sa poche.

Vervaecke s’approcha avec souplesse, le canon dans sa main, la crosse prête à éclater la boîte crânienne.

Frappe fort… Si tu frappes fort et au bon endroit, un seul coup suffira…

Accroupi, Sylvain ouvrit la valise, quand il entendit un branchage se rompre, là, juste derrière lui. Lorsqu’il leva la tête, sa dernière image fut celle d’un éclair de métal fondant dans sa direction…

33.

Lucie ne respirait plus. Son Beretta pointait l’arrière d’un crâne. La masse dressée devant elle s’immobilisa. La tête se tourna lentement.

Rupture cardiaque imminente.

— Norman ? Mais… Mais que fais-tu ici ?

D’un pas chassé, le lieutenant se dégagea du champ mortel.

— Drôle d’accueil… Je… je sais que tu te couches tard, alors j’ai fait un crochet pour te mettre au courant de l’affaire. Puis au dernier moment, quand j’ai entendu les petites pleurer… je ne sais pas… je ne voulais plus t’ennuyer avec ça…

— Tu m’as sacrément fichu la trouille en tout cas ! J’ai cru un instant que… Non, c’est stupide. Allez, entre !

— Il paraît que Raviez et toi êtes passés au vingt heures ?

— Mon premier rôle de figurante muette.

— N’empêche ! Être vue par des millions de personnes, je trouve ça fantastique !

— N’oublie pas que dans ce paquet se trouvent trois ou quatre meurtriers, une centaine de sadiques sexuels et des milliers de pervers… (elle se mangea le poing) Alors ! Vous l’avez coincée ? Et la petite Éléonore ? Dis-moi qu’elle est vivante ! Je n’arrive à joindre personne !

Il s’engagea dans le salon-salle-à-manger-cuisine.

— Tes filles n’ont pas l’air très heureuses de me voir…

Lucie eut un sourire sans vigueur, limite triste. Sur le visage de Norman se déroulait le parchemin du tracas.

— J’ai interrompu Juliette en pleine tétée, répondit-elle. La coquine n’a apprécié que moyennement…

Elle désigna la dune au travers de la baie vitrée.

— Dis… Tu es passé par l’un des sentiers des dunes ?

— Tu plaisantes ? Je me suis garé au bout de l’allée. Avec ce froid de canard, moins on reste dehors, mieux on se porte. Pourquoi une question pareille ?

— Oh ! Pour rien… Mes yeux, mon esprit particulièrement fatigué en ce moment doivent me jouer des tours. Installe-toi dans mon antre d’obscurité… Je préfère la lumière tamisée… Avec un peu de chance ces petits zouaves finiront par s’endormir.

La maman posa Clara sur les genoux de Norman et planta la tétine du biberon entre les lèvres de Juliette.

— Sentir la chaleur des corps les apaise toujours, expliqua Lucie. Elles ont l’impression de se retrouver dans le ventre maternel. Et maintenant raconte-moi, je t’en prie !

Norman glissa le dos de sa main sur la joue abricot. Ses gestes véhiculaient un souffle apaisant, une douceur de pétale en parfaite contradiction avec la tension de ses traits.

— Les ravisseurs agissent en duo, confia-t-il dans un moment de silence. Vervaecke et quelqu’un d’autre. Un homme, une femme, on l’ignore. Dans tous les cas, quelqu’un de particulièrement perturbé…

— Tu plaisantes ?

Le lieutenant secoua la tête.

— Pas du tout. Vervaecke demeure introuvable. On a fouillé chez elle, dans son jardin, et pour le moment on n’a déniché que dalle. Pas d’animaux empaillés, aucune pièce secrète. Sa cave a été aménagée en une espèce de backroom sadomaso où sont stockées cravaches, menottes, croix de torture et la panoplie du parfait petit dominant.

— Comment sais-tu qu’ils sont deux ?

Le lieutenant lui présenta une étiquette de nylon.

— « Pour toi, mon amour », déchiffra Lucie. J’avoue que je suis larguée. Explique-moi ! Et ne la joue pas façon rébus macabre s’il te plaît.

— J’ai arraché cette étiquette d’un ersatz de poupée cachée sous le lit de Vervaecke. Un monstre bardé d’un ruban rouge…

— Le ruban rouge des Beauty Eaton ?

Norman grimaça.

— Ce que je tenais entre les mains n’avait rien à voir avec une poupée d’enfant. Un tas de petits os en constituait la charpente. L’intérieur était rempli de… veines sèches, d’organes peints. Et son visage… son visage abject, son corps, étaient faits de peau… de la vraie peau ! Un truc horrible !

Il alluma un appareil photo numérique.

— On se noie dans le pire des cauchemars. Des dizaines d’autres monstres se trouvaient dans des caisses, au-dessus d’une armoire. Aussi infâmes les uns que les autres.

Lucie posa la main sur la poitrine de son bébé. Elle cherchait dans ce souffle infime une source de chaleur, un moyen de puiser de l’assurance. Elle balaya avec grande attention les photos renvoyées par l’écran à cristaux liquides, zooma sur les os, les pieuvres organiques aux couleurs chatoyantes. Les organes cirés, le réseau sanguin pétrifié.

Son mouvement s’arrêta net.

Elle venait de faire le lien.

Les écorchés de Fragonard.

34.

La tension dans l’air du pavillon arquait les corps, tiraillait les nerfs. Lucie parachuta Juliette dans le parc et alluma le téléviseur relié à l’unité centrale d’un ordinateur. L’interface d’un navigateur web s’appropria les millions de pixels alors qu’elle sortait un clavier infrarouge d’un plateau tournant.

— Lucie ! À quoi tu joues ?

Le clavier sur les genoux, Lucie interrogea le moteur de recherche Google. Elle envoya, tout en surfant :

— Les écorchés de Fragonard, Velasco, la plastification du professeur Von Hagens, cela te suggère quoi ?