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— Nelson da Rocha. Trente-sept ans. Purgeait une peine de six ans au centre de détention de Muret pour une série de vols aggravés. Il a plusieurs fois menacé un gardien avec qui il avait un contentieux. Il lui a dit qu’il savait où il habitait, qu’à sa sortie il allait le retrouver et qu’il allait le tuer. Il a aussi mis le feu à sa cellule, ce qui lui a valu d’être placé à l’isolement et de perdre plus de cent jours de réduction de peine.

Servaz savait, comme tout le monde autour de cette table, que les réductions de peine étaient quasi automatiques dans les prisons françaises.

— Malgré cela, sa peine en partie effectuée, il a fini par sortir avant l’échéance. Un mois plus tard, il disparaît sans laisser de trace…

De nouveau, Servaz sentit un doigt glacé courir sur sa nuque.

— Romain Heyman, poursuivit Vincent. Cinquante-cinq ans. Un « beau mec ». (C’était le jargon pour désigner les truands à l’ancienne.) Condamné en 2002 à trente ans de réclusion criminelle par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône pour le rapt et l’assassinat d’un riche homme d’affaires de la région après que sa famille a payé la rançon. A purgé sa peine à la centrale de Lannemezan. En 2017, par le jeu des remises de peine, il est libéré. En 2019, il est soupçonné de l’enlèvement de la fille d’un homme d’affaires résidant à Pech-David, contre rançon là aussi. Il n’a pas d’alibi pour le soir de l’enlèvement et un témoin du rapt le reconnaît sur photo. Mais, bizarrement, le témoin finit par se rétracter et, faute de preuves, le juge refuse de le mettre en examen. Il disparaît deux mois plus tard. On est sans nouvelles depuis…

Servaz sentit le duvet sur sa nuque se hérisser. La fille d’un riche homme d’affaires enlevée. Il se souvenait de cette histoire, elle avait fait la une des journaux : la fille avait été libérée, elle n’avait subi aucune violence sexuelle. Mais elle restait traumatisée.

Il était là, le lien…

Il récapitula. Kheniche libre faute de preuves bien que tout le monde le sût coupable, da Rocha remis en liberté bien qu’il eût menacé de mort un gardien, Heyman condamné à trente ans de réclusion mais qui n’en avait effectué que quinze et qui avait récidivé une fois dehors, Moussa libéré pour un vice de procédure, Kevin échappé de son centre pour mineurs. La justice de ce pays lui faisait parfois penser aux Vikings, qui avaient occupé le Groenland pendant quatre cent cinquante ans et qui étaient morts de n’avoir pas voulu renoncer à leurs valeurs fondamentales. Dont l’une était qu’ils refusaient de manger du poisson. Ainsi, entourés de réserves quasi inépuisables, ils étaient morts de faim pour des raisons culturelles, en refusant d’imiter les Inuits qui, de leur côté, n’avaient pas ce genre de préventions. En refusant par principe de s’adapter à une situation nouvelle, les Vikings du Groenland s’étaient condamnés à mort, mais ils avaient gardé leurs valeurs. Les Vikings de la justice semblaient bien partis pour faire de même.

— Cherche s’il n’y a pas d’autres points communs entre ces trois-là, dit Martin.

— Comme quoi ? demanda Espérandieu.

Une idée lui traversa l’esprit :

— S’ils ne s’en sont pas pris physiquement ou s’ils n’ont pas été en contact d’une manière ou d’une autre avec des membres de la haute bourgeoisie toulousaine…

Ce n’était qu’un pressentiment, un schéma encore flou, mais il avait l’impression de voir quelque chose se dessiner. Comme la forme d’un iceberg qui émerge lentement de la nuit. Et il avait à présent la certitude que ces trois nouveaux cas ne seraient pas les derniers.

— C’est du bon travail. Continuez à creuser. Raphaël ?

— Les téléphones des parents de Kevin Debrandt n’ont rien donné, répondit Katz. On n’a rien trouvé de significatif sur les réseaux sociaux de Moussa et de Kevin, rien non plus sur les clés USB et les disques durs. Mais on a quand même déniché un truc dans l’historique de leurs téléphones : la dernière fois qu’ils ont borné, c’était au relais de Donneville près de l’A61 pour Moussa et au relais de Mazères près de l’A66 pour Kevin… Celui de Moussa a borné pour la dernière fois dans la nuit du jeudi au vendredi où il a disparu, celui de Kevin le jour où il a rendu visite à ses parents.

Il comprit tout de suite où Raphaël voulait en venir : la route de l’Ariège – le trajet qu’ils avaient eux-mêmes emprunté pour se rendre sur la scène de crime. Il y avait fort à parier que ceux qui les avaient kidnappés s’étaient débarrassés des téléphones en chemin. Kevin comme Moussa avaient été emmenés en Ariège. L’iceberg se dessinait plus nettement…

— Roussier, Gadebois, vous allez faire la tournée des prisons : Muret puis Lannemezan. Vous interrogez les gardiens, vous essayez de récolter tout ce que vous pouvez déterrer comme infos sur da Rocha et Heyman.

Les deux flics échangèrent un regard qui en disait long sur leur motivation, puis se levèrent à contrecœur : ils seraient volontiers restés assis là, à siroter leur petit noir et à écouter les autres parler.

— Tu crois vraiment que ces deux-là vont trouver quelque chose ? demanda Samira, perplexe.

— Je voulais juste les éloigner. Tels que je les connais, ils en ont pour la journée.

— Les éloigner pour parler de Lemarchand ? compléta Vincent.

— Hmm.

Samira prit la parole :

— Il nous faudrait géolocaliser son téléphone pour pouvoir suivre ses déplacements en temps réel, déclara-t-elle, mais ça suppose de mettre le juge dans la confidence.

En 2017, la Cour de cassation avait tranché : la géolocalisation d’un téléphone portable constituait une ingérence dans la vie privée et ne pouvait donc se faire sans l’aval d’un juge. Les enquêteurs avaient sauté de joie.

— Oublie ça pour l’instant, dit-il. Nogaret risquerait de nous enlever la procédure et de refiler le bébé à l’IGPN.

Il fronça les sourcils.

— Ce qui s’est passé au labo ce matin est une déclaration de guerre. Lemarchand n’en a rien à foutre qu’on le soupçonne. Il veut juste nous empêcher, avec ses comparses, de prouver son implication. Ils nous narguent… Ils se croient intouchables. Eh ben, on va les narguer aussi. Je veux que vous planquiez à tour de rôle devant chez lui. Tous les soirs, toutes les nuits, tous les jours… Que vous le colliez comme des morpions. Jusqu’à ce qu’il commence à péter les plombs.

Vincent émit un sifflement.

— Une surveillance H24, il va nous falloir des renforts…

— Et l’aval du juge, répéta Samira.

— Pas de renforts. Et on se passe du juge pour le moment. On fait avec les moyens du bord. Samira, tu prends le premier quart, Vincent le deuxième, Raphaël le troisième… Je prendrai le suivant. Pas besoin d’être deux dans les voitures. Et on ne se cache pas : on veut que Lemarchand nous voie. On laisse Laurel et Hardy en dehors de ça. Ça ne doit pas s’ébruiter. Bon, je file à la conférence de presse…

27

LA RÉDACTION de La Garonne était plus modeste que celle de La Dépêche du Midi. Il faut dire que le journal tirait à 65 000 exemplaires, un tirage inférieur de moitié à celui de son grand rival qui régnait sur la région depuis plus d’un siècle, et qui avait accueilli dans ses rangs Jaurès et Clemenceau.

Aussi les locaux, installés dans l’entresol d’un vieil immeuble de la rue des Lois, étaient-ils réduits, pour l’essentiel, à une vaste salle basse de plafond, rythmée par des piliers carrés en béton venus renforcer l’ancienne structure, où chaque centimètre cube était occupé par des bureaux, des ordinateurs, des photocopieuses, des imprimantes à laser, des machines à café, des classeurs et une ruche d’une trentaine de journalistes – du moins avant que la crise sanitaire ne la vide comme elle avait vidé les rues.