Quant aux manières de leurs équipages, elles ne valent pas mieux que le « travail » dont on les charge. Le personnage aux yeux d’ardoise qui m’avait apostrophé avait omis le terme d’« officier ». Et il ne me tendait pas la main.
Il montra le remorqueur d’un geste méprisant :
— Ce vaisseau… il n’est pas équipé d’un signal-balise !
Tous les vaisseaux de l’Appareil sont pourvus d’un dispositif fixé dans leur coque, dispositif qui peut être activé par un vaisseau assassin à l’aide d’un rayon. C’est d’une importance vitale pour le repérage d’un vaisseau déserteur qu’il faut abattre.
— C’est un vaisseau de la Flotte, dis-je enfin.
— Gris, écoutez : vous ne tenez pas à ce que je fasse un rapport sur vous, n’est-ce pas ?
Je reculai d’un pas.
Il s’approcha encore. Jamais je n’avais vu des yeux aussi glacés.
— Comment voulez-vous que je descende un vaisseau si je n’arrive pas à le trouver ? Faites-moi installer tout de suite un signal-balise sur ce machin !
Je tentai de reculer encore mais j’étais acculé contre la coque d’un de leurs avions. Le désespoir me terrassa.
— Je ne suis pas à vos ordres, protestai-je.
— Et nous non plus.
L’autre pilote-assassin et les deux copilotes dont il était flanqué approuvèrent d’un même hochement de tête. Ils avaient l’air sinistre, décidé : des professionnels froids qui étaient là pour faire leur métier sans bavure !
Cette situation était très pénible. Le remorqueur n’était pas blindé et pas armé. Une seule salve de n’importe lequel de ces appareils de guerre pouvait réduire en poussière le Prince Caucalsia en une fraction de seconde.
— Nous avons deux ordres à vous transmettre, reprit le premier pilote-assassin. Un : donnez l’ordre au chef de ce hangar d’installer en secret un signal-balise sur la coque de ce machin. Deux : il faut que ce vaisseau soit saboté de façon à ne pas pouvoir quitter ce système en propulsion temporelle et nous échapper.
— Il y a un officier royal à son bord, leur rappelai-je.
— Eh bien, détournez-le du vaisseau pendant qu’on fixe la balise sur la coque. Quant au sabotage, je vous laisse cette responsabilité, puisque vous pouvez monter à bord à votre guise…
J’acquiesçai. J’étais dans une position d’infériorité absolue. J’avais quitté ma chambre si précipitamment que je n’étais même pas armé. Je transgressais ainsi l’une des principales règles de l’Appareil. Puis je me dis que cela n’aurait nullement changé la situation à mon avantage si j’avais été armé. Les pilotes-assassins se seraient plaints à Lombar.
Je hochai nerveusement la tête.
— Alors, on est copains ? dit le pilote.
Je lui tendis la main..
Sans ôter son gant rouge, il me gifla à toute volée, avec un air méprisant.
— C’est ça, dit-il. Faites ce que je vous ai dit.
Je courus transmettre l’ordre secret au chef du hangar. Puis je grimpai l’échelle en toute hâte et demandai à Heller de me suivre.
Je l’emmenai jusqu’à la salle des cartes, hors de vue du remorqueur.
Heller était en tenue de travail. Il devait bricoler à l’intérieur du vaisseau. Comme d’habitude, il portait sa petite casquette rouge.
— Ces deux « canons », me demanda-t-il aussitôt, ils viennent d’où ?
— Ce sont des appareils de surveillance. Ils sont basés ici. Ils étaient partis je ne sais où. Rien à voir avec notre mission.
J’éprouvais un certain sentiment de satisfaction en pensant à ce que serait sa réaction si je venais à lui dire que les deux « canons » étaient là tout spécialement pour ne pas perdre de vue son cher remorqueur et pour l’abattre sans sommation s’il commettait le moindre acte bizarre ou s’il ne revenait pas à temps d’un vol. Tout ce que j’espérais, c’est que je ne me trouverais pas à bord à ce moment-là. Un remorqueur sans blindage et sans armement ne pèserait pas lourd face aux « canons » !
— Nous partirons probablement demain, repris-je. Comme nous avons des cartes sous la main, je vais vous montrer le site où vous allez opérer.
— Ah ! Des cartes géologiques des USA ! Elles montrent même les gisements de minéraux !
— Et toutes les fermes, ajoutai-je, heureux d’avoir éveillé son intérêt, ce qui l’empêcherait de voir ce qui se passait dans le hangar. Nous nous poserons sans doute ici.
Je désignai la région de Virginie du Sud qui figurait sur les ordres de Lombar.
— Cette ville s’appelle Fair Oakes. Vous la voyez ? Tenez, voilà une carte plus détaillée. Ceci, c’est le Comté de Hamden, Fair Oakes est la principale ville du comté. Vous remarquez ce bâtiment, là ? C’est le Palais de Justice du Comté de Hamden. Ces petits zigzags indiquent qu’il se trouve sur une petite colline. Maintenant, regardez bien. Nous nous poserons dans ce champ, ici. C’est une plantation abandonnée et il n’y a personne aux alentours. Les arbres nous cacheront aux éventuels observateurs qui pourraient passer en voiture.
« C’est là que vous quitterez le vaisseau. Vous suivrez ce sentier, ici. Vous passerez près de cette ferme, vous grimperez la colline et vous entrerez dans le Palais de Justice par la porte de derrière.
« On vous donnera votre certificat de naissance. Même s’il est tard. Il y a un vieil employé qui est toujours là. Ensuite, vous vous rendrez à la gare routière.
« Il y a un bus de nuit. Vous irez vers le nord, jusqu’à Lynchburg. Vous devrez probablement changer à Lynchburg pour vous rendre jusqu’à Washington, D.C., puis, de là, à New York. »
Il m’écoutait très attentivement mais son regard demeurait fixé sur les cartes. En fait, cela ne valait même pas la peine de lui expliquer ce qu’il aurait à faire ensuite. La fausse identité de Rockecenter Junior que Lombar lui avait fabriquée attirerait immédiatement l’attention sur lui. S’il descendait dans un motel sous ce nom, il était certain que la presse locale serait aussitôt prévenue qu’une célébrité était de passage. Mais une fausse célébrité ! Et alors : paf ! Les ramifications de Rockecenter seraient alertées. Et adieu Heller !
Oui, Lombar avait monté un sacré piège ! Inventer un Delbert John Rockecenter qui n’avait jamais existé !
— Il faudra utiliser votre fausse identité en permanence. Les Américains sont très pointilleux là-dessus. Si vous n’avez pas de pièce d’identité, ça les rend enragés. Donc, dès que vous aurez vos papiers, utilisez-les. Là-bas, c’est un délit de refuser de décliner son identité à la police et de ne pas présenter ses papiers. Est-ce que je me fais bien comprendre ?
— Et quel sera donc ce nom ! demanda Heller sans quitter les cartes des yeux.
— Oh, je l’ignore encore. Ce que je sais, c’est qu’il nous faut un certificat de naissance en bonne et due forme. Ça va dépendre des noms dont dispose le Comté de Hamden.
— Eh ! s’exclama-t-il. Il y a des filons d’or indiqués sur ces cartes. J’ai lu des ouvrages sur les États-Unis qui indiquaient tous que l’or se trouvait surtout dans les régions de l’ouest. Regardez. Il y en aurait en Virginie. Et là, sur ces autres cartes, on indique de l’or dans le Maryland. Et aussi… Là… dans les États de… la Nouvelle-Angleterre ?
— Non, tout ça a été exploité quand l’Amérique était encore une « colonie ». Il y a bien longtemps.
Je n’en connaissais pas long en géologie mais je savais au moins cela. J’avais déjà vu ces cartes et, pas plus tard que l’année précédente, j’avais demandé à Raht d’aller creuser un peu dans la région. Il m’avait ri au nez. Puis il m’avait expliqué que c’étaient d’anciens gisements qui étaient portés sur ces cartes.