Izzy désigna la deuxième série de lignes et de symboles bariolés qu’il venait de dévoiler.
— Voici les comptes en banque de ces sociétés.
Il descendit d’une marche et demanda à deux autres étudiants de tenir chacun un côté du diagramme et à deux autres encore d’aller tenir le haut de la feuille qui commençait à se recourber.
— Ça ici – vous voyez ces flèches entrelacées ? –, ce sont les différents agents de change qui s’occupent des commandes qui sont passées aux sociétés couvertures.
Izzy déroula un peu plus la feuille.
Un étudiant s’approcha et demanda :
— C’est quoi ?
— Un poster psychédélique, répondit l’un des étudiants qui aidaient à tenir le diagramme.
— Nous arrivons maintenant aux phases les plus importantes, continua Izzy. La société qui se trouve à droite est au Canada. Celle de gauche est au Mexique. Ces deux sociétés contrôlent invisiblement celle du centre qui est située à Singapour. Vu ?
Izzy descendit encore et fit appel à d’autres étudiants pour aider à tenir la feuille. Des garçons et des filles s’étaient perchés sur un grand parapet de pierre pour avoir une vue d’ensemble du « poster ».
— Cette série de flèches – ce sont les vertes les plus importantes, encore que les mauves soient très utiles –cette série de flèches, disais-je, transfère les fonds des sociétés ci-dessus sans que le gouvernement soit au courant.
— C’est une affiche ? demanda un étudiant.
— Oui, une affiche pour des manifs, à ce que j’ai cru comprendre, répondit un autre.
Izzy déroula un peu plus la feuille et recruta quelques étudiants supplémentaires pour la tenir.
— Voici le consortium Suisse-Lichtenstein. Vous vous demandez sans doute pourquoi les entreprises qu’il regroupe paraissent être indépendantes les unes des autres. Eh bien, elles ne le sont pas, en fait.
Izzy déroula encore son diagramme et fit appel à quelques étudiants de plus.
— Les fonds de Suisse-Lichtenstein sont clandestinement transférés en Allemagne de l’Ouest et, de là, à Hong Kong. Vous comprenez ?… Non ?…
Il déroula un peu plus la feuille.
— Ici, vous pouvez voir pourquoi : les fonds de Hong Kong – la flèche mauve – vont à Singapour, reviennent à Tahiti et… (il déroula un peu plus le diagramme)… arrivent directement dans notre cour de derrière, aux Bahamas. Futé, hein ?… Mais regardez Londres.
Une fois de plus, il déroula la feuille. La partie qu’il venait de dévoiler montrait trois sociétés, trois agents de change et trois comptes en banque, tous situés à Londres, tous reliés à Hong Kong par des lignes orange vif.
— Voilà comment nous faisons pour transférer des fonds de Londres jusqu’aux Bahamas. Mais ceci va vous intéresser.
Il descendit d’une marche et embaucha quelques étudiants de plus pour aider à tenir la feuille. Sur le plan, on voyait à présent un réseau complexe de lignes bleu foncé qui allaient vers chaque compte en banque et chaque agent de change.
— Voilà le réseau d’arbitrage, reprit Izzy. Au moyen d’un système de contrôle central, nous pouvons tirer profit de la fluctuation des devises dans tout le réseau. Autrement dit, chaque fois que nous transférons des fonds, nous ramassons une petite fortune ! Bien entendu, il nous faudra des télex et des lignes téléphoniques privées. Mais les frais seront largement remboursés chaque semaine.
Il déroula un peu plus la feuille et fit appel à d’autres étudiants pour la tenir. L’escalier commençait à être plutôt bondé.
— A quoi songeait l’artiste quand il a dessiné cela ? demanda une fille.
— A la soul music, répondit un garçon cultivé.
— Je trouve ça très, très beau, dit une autre fille. Ça apaise les sens.
— Regardez… fit Izzy. Je parie que vous étiez impatient de voir ceci.
D’un geste majestueux, il désigna une société unique qu’il avait encerclée et d’où partaient tout un tas de flèches rouges.
— Voici la société centrale ! je l’ai appelée MULTINATIONALE ! Elle orchestre tout le diagramme au moyen de titres et d’actions qui sont détenus par des prête-noms et au moyen de conseils d’administration totalement indépendants les uns des autres !… Et vous savez la meilleure ?… Cette société est une société de GESTION ! Elle n’est pas officiellement responsable de ce que font les autres sociétés ! Génial, non ?
— Mais pourquoi toutes ces sociétés, tous ces comptes en banque et tous ces agents de change ? demanda Heller.
— Eh bien, je suis responsable de vous, pas vrai ?
— En effet.
— Si l’une de ces sociétés fait faillite, elle s’effondre toute seule, sans que cela ait la moindre influence sur le reste du consortium. Vous me suivez ?… Vous pouvez avoir autant de faillites que vous voulez ! Vous pouvez déposer le bilan de telle ou telle société pour ne pas avoir à payer d’impôts, vous pouvez utiliser ces sociétés pour en acheter d’autres, vous pouvez dissimuler et faire disparaître des bénéfices. Bref, vous pouvez tout faire !
Heller était sceptique.
— Oui, mais je ne vois pas comment autant de…
— Écoutez, l’interrompit Izzy. J’avoue que je ne vous ai pas dit la vraie raison. (Il se pencha et murmura à l’oreille d’Heller) : Vous m’avez dit que vous aviez un ennemi.. Trapp, de Flooze et Plank… C’est l’homme de loi le plus implacable et le plus malhonnête de Wall Street. Avec ce système, il ne pourra jamais vous toucher.
— Pourquoi ça ?
Izzy se pencha un peu plus et baissa encore la voix. Les étudiants faisaient un potin de tous les diables et j’eus du mal à saisir ce qu’il disait.
— Parce que votre nom et votre personne physique n’apparaîtront jamais dans ces sociétés. Il n’y aura aucun lien entre elles et ce que vous pourriez entreprendre publiquement. Ce sont toutes des sociétés privées, à but lucratif, et elles fonctionnent toutes au moyen d’actions et de titres authentiques. L’édifice est impénétrable tel qu’il est construit là ! (Il se redressa et ajouta :) Il reste encore une petite chose pour laquelle j’ai besoin de votre approbation. Elle ne figure pas sur ce diagramme. Un étudiant des beaux-arts l’a dessinée pour moi ce matin.
Dans la partie inférieure du rouleau, il y avait un rouleau plus petit. Izzy le sortit et le déploya. Il devait mesurer environ soixante centimètres sur un mètre. C’était un dessin représentant un globe noir d’où sortait un bout de ficelle qui lançait des étincelles.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Heller.
— Le logo que je propose pour la Multinationale ! En fait, c’est le vieux symbole de l’anarchie. Une bombe ! Voyez ? La mèche est allumée.
— Une bombe à poudre chimique, commenta Heller.
— Regardez, si nous retournons le dessin, nous voyons juste une sphère noire d’où s’échappe un petit filet de fumée. C’est comme ça que nous présenterons le logo, mais vous et moi, nous connaîtrons sa véritable signification. Alors, vous êtes d’accord ?
— Euh… oui.
— Pour le plan et le logo ?
— Euh… oui.
— Je sais qu’il a été fait à la va-vite et qu’il a l’air un peu sommaire. Il y a même certains noms que je n’ai pas marqués… Je trouve ça très indulgent de votre part de me donner votre accord.
— C’est quoi ? demanda un étudiant qui venait d’arriver. Une œuvre d’art ?
— Oui, une œuvre d’art ! fit Heller.
— Bon, si on réenroulait tout ça ? dit Izzy.
Plusieurs « Non ! » retentirent aussitôt dans la foule. Un
étudiant dit :
— Il y a des tas de personnes qui n’ont pas pu voir le dessin. Nous allons le déployer à un autre endroit de l’escalier, là-bas, un peu plus loin, comme ça les gens pourront grimper sur le parapet ou sur la statue pour l’admirer.