Les marchés concrets instaurent des solidarités économiques au sein des aires qu’ils organisent. Comme acheteurs et vendeurs peuvent se rendre successivement en plusieurs points, il existe une certaine cohérence entre les espaces voisins, mais le système est incapable de faire naître une transparence généralisée, puisque la valeur des informations transmises diminue dès que l’on dépasse les zones proches.
La portée des biens et celle des déplacements humains sont trop faibles pour que des compensations puissent se
faire entre zones éloignées : la famine peut régner à quelques centaines de kilomètres de régions où les récoltes pourrissent faute d’acheteurs.
Les espaces modelés par les mar-
chés traditionnels sont donc de petite dimension. Ils se présentent comme une mosaïque d’aires qui se recouvrent partiellement, si bien que les unités territoriales ne sont jamais nettes. La signification sociale du marché est peut-être plus grande encore que sa signification économique : il arrive dans certaines régions de l’Afrique de l’Ouest que l’ensemble de la population active passe sur les marchés le tiers ou le quart de son temps ; on peut
imaginer la puissance des liens qui se nouent alors.
Marchés itinérants et
élargissement des espaces de
relation
Pour dépasser le cercle étroit des zones que les acheteurs et les vendeurs peuvent atteindre quotidiennement, il faut qu’apparaisse un nouveau personnage, le marchand ambulant, qui se dé-
place avec sa marchandise et vient l’offrir de place en place. Il tire profit de la connaissance qu’il acquiert à la faveur de ses voyages pour apporter ce qui satisfait la demande la plus élastique, celle pour laquelle il pourra obtenir les profits les plus élevés. Le marché cesse d’être un instrument d’ajustement des décisions qui élimine les effets de puissance : le négociant dispose d’horizons spatiaux et temporels plus longs, ce qui lui permet d’imposer sa volonté à son gré.
Le commerce itinérant a été prati-
qué aussi bien sur terre que sur mer ; c’est celui des navigateurs grecs, comme des premiers Européens à avoir pénétré dans les mers d’Orient. Par la suite, ce système s’est vu complété, ou doublé, par des organisations qui autorisent une maîtrise plus durable de la distance. Durant l’Antiquité, les négociants hellénistiques ou les chevaliers romains tissent déjà des réseaux permanents qui les renseignent sur l’état de l’offre et de la demande sur un large espace : ils peuvent organiser leurs achats et leurs ventes en conséquence, arbitrer entre les places et assurer la mise en place de flux réguliers. Avec la renaissance de l’activité commerciale, aux XIIe et XIIIe s., on voit reparaître des organisations à fonctions semblables.
Certaines, comme la Hanse*, tirent profit des solidarités affirmées au sein des corporations urbaines pour s’assurer la collaboration de correspondants réguliers et pour dominer la distance grâce à l’échange des informations et des moyens de paiement par les lettres de change. Les commerçants italiens s’appuient également sur les solidarités urbaines, surtout à Venise. Les Génois et les Florentins comptent peut-
être davantage sur les facteurs qui les représentent, et qui sont des membres
de leur famille, des gens qu’ils estiment sûrs, si bien qu’ils peuvent acheter et vendre sans voir eux-mêmes la marchandise.
Marchés mercantilistes. Inégalité
des relations
Avec la Renaissance et le dévelop-
pement du grand commerce inter-
continental, les réseaux de relations à longue distance se multiplient. Les compagnies des Indes sont les premières à s’appuyer sur des solidarités de type moderne, celles qui se créent au sein d’entreprises, de bureaucraties économiques.
Ainsi, on assiste dans tous ces cas à un élargissement prodigieux des
aires de marché : les instruments de l’échange demeurent bien souvent les mêmes, mais le négociant dispose d’un pouvoir qui lui assure une position dominante. Il peut faire varier à son gré l’offre et la demande de marché, c’est-
à-dire devancer ou retarder les mouvements réels grâce à ses anticipations.
Il arrive ainsi à jouer sur les cours, à les maintenir au plus bas lorsqu’il est acheteur et à les faire grimper lorsqu’il est vendeur. L’économie mercantiliste est une économie de profits élevés, une économie très différente de l’économie du juste prix qui se développait dans l’ambiance des marchés étroitement circonscrits des zones rurales médié-
vales. Le niveau des profits permet justement de mesurer l’avantage qu’assure la maîtrise de la transparence.
Le marché apparaît alors comme un
moyen d’organiser un vaste espace, d’y créer des flux et des solidarités économiques : il cesse d’être un mécanisme harmonieux d’ajustement des décisions, dans la mesure où il incorpore des éléments de monopole, ou d’oli-gopole, qui en font un instrument de domination.
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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12
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Ce type de rapport de marché est devenu relativement rare dans le monde développé. On l’observait cependant encore il y a peu de temps dans les
régions rurales d’Europe occidentale : les agriculteurs y étaient livrés sans défense à des négociants sans scrupule, qui tiraient parti de leur connaissance du marché des grandes villes pour jouer sur les prix. Dans ce cas, l’organisation du circuit d’échange comportait deux échelons : celui des marchés locaux, apparemment semblables à ceux de
jadis, mais où la demande émanait
de négociants au lieu de venir directement des consommateurs ; celui des grands marchés, ou du marché national ou international, où le négociant était confronté à des acheteurs aussi puissants que lui. Le second correspondait assez bien au schéma du marché parfait des manuels et fonctionnait en réalisant la confrontation de l’offre et de la distance sur de grandes aires. Là se formaient les prix.
Au contraire, sur les marchés lo-
caux, le jeu des offres et des demandes perdait sa signification fondamentale : le petit marché concret cessait d’être le lieu où s’établissaient les cours. Il assurait une certaine transparence à l’échelon régional, soustrayait dans une certaine mesure le vendeur à l’arbitraire des courtiers et négociants, mais ne pouvait, la plupart du temps, éviter les conditions et les effets du pouvoir.
Jusqu’à ces dernières années, ce
type d’organisation de l’espace s’est maintenu avec des caractères de désé-
quilibre plus nets encore dans les pays sous-développés. L’éloignement des marchés et des aires de demande, les barrières culturelles qui les séparaient des zones de production mettaient les petits agriculteurs dans une position d’infériorité plus marquée encore qu’en Europe occidentale. Le négociant n’a même pas à faire ses achats sur un marché où une certaine compétition s’installe. Il traite dans son comptoir, peut fixer les prix par décision unilatérale, augmenter ses profits en assurant à la fois la commercialisation des productions locales et l’approvisionnement en articles manufacturés.
L’économie de traite n’est que la
forme extrême de l’économie mercantiliste, celle qui peut se mettre en place lorsque les horizons des partenaires sont très inégaux.
On voit donc comment les difficultés d’acheminement de l’information, la quasi-impossibilité de trouver un moyen de la convoyer de manière neutre ont conditionné l’évolution économique du monde occidental. Long-