En ce qui concerne les émetteurs, c’est-à-dire pratiquement les personnes ou les groupes qui conçoivent et réalisent les émissions de radio et de télé-
vision, les articles de journaux et les films de cinéma, il importerait de savoir quelle est leur formation, quelles sont leurs orientations et les conceptions qu’ils ont de leur mission.
Souvent mise en évidence par les milieux intellectuels, la nécessité pour les fabricants d’émissions de se conformer aux goûts d’une « masse » portée à la facilité varie suivant les systèmes
et les statuts des grands organes de diffusion. On peut, de ce point de vue, distinguer trois types principaux de situations, entre lesquels les gradations et les nuances sont possibles. Dans certaines sociétés, l’État exerce à la fois un monopole et un contrôle sur les services de diffusion ; il leur assigne leur mission et les utilise pour une politique dirigée des loisirs et de l’éducation du peuple. Ailleurs, les programmes diffusés sur les ondes, tout comme les films et les journaux, sont financés par des droits versés volontairement et par la publicité à laquelle ils servent de supports. Ainsi, les responsables des émissions de télévision sont assujettis étroitement au jugement du public révélé par les sondages, et il s’institue entre eux et ce public un système de communication à double sens qui fait prédominer le souci de satisfaire toujours le plus grand nombre. De nombreux sociologues, aux États-Unis, ont analysé les effets de ce système concurrentiel soumis aux lois du marché et en ont dénoncé le danger, qui est, pour les producteurs, de sacrifier les aspirations culturelles d’une élite minoritaire et d’habituer la « masse »
à des programmes qui n’ont aucune chance d’élever son niveau intellectuel. Un troisième système consiste à combiner le principe de la communication de masse conçue comme service public avec celui d’une indépendance au moins relative des producteurs. Cela implique que les programmes ne sont pas liés directement à la publicité et que l’État accorde aux organismes de diffusion une certaine autonomie. Dans tous les cas, il reste difficile de maintenir à la fois l’objectivité de l’information et les exigences de l’intérêt public.
Les organismes de diffusion doivent toujours faire une sélection entre tous les messages possibles, et leur choix peut être influencé soit par des groupes de pression, soit par leur propre milieu culturel.
Quant au message lui-même, son
étude pose aux sociologues de difficiles problèmes d’appréciation. On a cherché à élaborer diverses méthodes d’analyse de contenu permettant de repérer et de comparer les éléments et les intentions manifestes ou latentes des messages. Les méthodes purement
quantitatives qui consistent à diviser en segments les articles ou les émissions et à compter la fréquence de certains thèmes, de certains mots ou de certaines images présentent un grand avantage du point de vue scientifique et permettent d’éliminer en grande partie les appréciations subjectives. Mais leur portée est faible, car le sens d’un message complet ne résulte pas nécessairement de l’addition mathématique de ses fragments atomisés. D’autre part, il n’est pas légitime de faire abstraction du contexte dans lequel il est reçu et perçu. Aussi bien s’efforce-t-on, en général, d’ajouter à ces analyses quantitatives des évaluations qualitatives qui font intervenir des variables multiples et qui prennent en considération les structures générales. La linguistique moderne, qu’elle soit structurale ou générative, propose de nouveaux schèmes d’analyse du contenu qui permettent d’espérer quelques progrès en ce sens, mais qui sont encore éloignés d’une application pratique pleinement satisfaisante.
L’étude des récepteurs, c’est-à-dire en l’occurrence celle du public ou des publics, est relativement plus avancée.
Elle est réalisée en général au moyen de deux méthodes : celle des panels et celle des sondages d’opinion. Le mot anglo-saxon panel désigne un ensemble de personnes choisies de manière à constituer un échantillon représentatif de la population à étudier et qui, moyennant parfois une rétribution, enregistrent ou laissent enregistrer, pendant un certain temps et à intervalles déterminés, leurs réactions et leurs attitudes, par exemple les choix qu’elles font parmi les programmes de télévision. L’avantage du panel est qu’il permet des expérimentations, des comparaisons utiles pour suivre une évolution, et des entretiens détaillés.
Mais on peut douter que les réactions enregistrées ne soient pas faussées par le fait même que les membres du panel sont ainsi investis d’une certaine fonction. La méthode des sondages ne présente ni ces avantages ni ces inconvénients.
downloadModeText.vue.download 551 sur 577
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 5
2802
Plusieurs travaux entrepris à la suite des constatations faites par P. F. Lazarsfeld ont d’autre part permis d’établir que le public des communications de masse ne se présente pas comme une masse amorphe et sans structure, dans laquelle les messages produi-raient directement tous leurs effets. Au contraire, la communication s’établit d’abord avec des personnes ayant une audience particulière dans certains groupes, et ce sont ces personnes (appelées les guides d’opinion ou opinion leaders) qui répandent, irradient autour d’elles les messages des mass media et déterminent ainsi les courants d’opinion. Dans ces conditions, il apparaît que la communication interindivi-duelle vient relayer la communication de masse, et qu’elle a une influence plus décisive ; mais la première est cependant largement animée par la seconde, en raison précisément du rôle particulier de ces intermédiaires que sont les « guides d’opinion », à la fois bien intégrés dans leurs groupes et ouverts aux informations diffusées par les mass media.
Les études sur les canaux de diffusion, c’est-à-dire sur les moyens (ou media) techniques de ce type de communication, ont été longtemps éclipsées par celles qui concernent les contenus de messages. C’est contre cette tendance qu’a vigoureusement réagi Marshall McLuhan en s’efforçant de montrer que les effets de la communication dépendent principalement des procédés naturels ou techniques utilisés pour la transmission. Il résume cette idée dans la formule « le message, c’est le médium », entendant par là qu’une même information constitue un message très différent suivant qu’elle est diffusée par le journal ou par la télévision. Les divers média sont des prolongements de nos sens. La civilisation a d’abord été façonnée par la communication orale et gestuelle, puis, après l’invention de l’écriture et surtout de l’imprimerie, par le langage alphabétique, qui a produit une société rationaliste et individualiste. Nous entrons maintenant dans une nouvelle ère culturelle sous l’effet de la communication électronique. D’autre part, il faudrait, selon Marshall McLuhan,
faire une distinction entre les media chauds (comme l’écriture imprimée), qui transmettent un message complet, et les media froids (comme la télévision), qui invitent à la participation.
La sociologie des effets des mass media repose sur une assez grande documentation expérimentale. Elle s’est d’abord attachée à déceler les processus de conditionnement. Ainsi S. Tchakhotine voulut montrer que la communication de masse développe les réflexes conditionnés qui orientent l’opinion publique. Par la suite, des recherches plus minutieuses, entreprises notamment à propos des campagnes électorales, conduisirent à des conclusions très différentes. En général, il semble que les communications de masse contribuent plutôt à renforcer les opinions existantes qu’à les transformer. En particulier, des phénomènes de perception, d’attention et de mémoire sélectives font que le public reçoit et retient plus volontiers les informations qui vont dans le sens de ses croyances préalables. Plus récemment, on a été amené à nuancer ces conclusions et à considérer que les mass media exercent, certes, une action de renforcement, mais tout aussi bien pour renforcer une éventuelle tendance au changement lorsque celle-ci se manifeste dans la société globale, ou bien même lorsque des conflits internes entre groupes et des discordances entre les individus et leurs groupes d’appartenance créent une sorte de disponibi-lité pour des orientations nouvelles.