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— Vous êtes pressé ?

— C’est-à-dire que j’ai affaire, oui… Mais je reviendrai…

— Vous verrez que Marcel saura vous marquer sa reconnaissance de ce que vous ferez pour lui…

Elle était fière de sa diplomatie. Elle voyait très bien Maigret conduisant Basso à la frontière et recevant avec gratitude quelques billets de mille francs en échange de sa complaisance.

D’ailleurs, quand il lui tendit la main, elle la serra longuement, d’une façon qui voulait être significative. Et, montrant James, elle murmura :

— On ne peut pas trop lui en vouloir… Depuis qu’il boit !…

Les deux hommes descendaient sans rien dire le boulevard des Batignolles. James, tout en marchant à grands pas, regardait par terre devant lui. Maigret fumait sa pipe à petites bouffées gourmandes et paraissait savourer le spectacle de la rue.

Au coin du boulevard Malesherbes seulement, le commissaire questionna comme sans y attacher d’importance :

— C’est vrai que Feinstein ne vous a jamais demandé de service d’argent ?

James haussa les épaules :

— Il savait bien que je n’en avais pas !

— Vous étiez à la banque de la place Vendôme ?

— Non ! J’étais traducteur dans une maison américaine d’huiles de pétrole, boulevard Haussmann… Je ne me faisais pas tout à fait mille francs par mois…

— Vous aviez une voiture ?

— Je prenais le métro, oui !… Comme je le prends encore, d’ailleurs !…

— Vous aviez déjà votre appartement ?

— Même pas ! Nous étions en meublé, rue de Turenne…

Il était las. Il y avait comme du dégoût dans l’expression de son visage.

— On boit quelque chose ?

Et, sans attendre de réponse, il entra au bar du coin, commanda deux fines à l’eau.

— Moi, ça m’est égal, vous comprenez ?… Mais ce n’est pas la peine d’embêter ma femme… Elle a déjà assez de soucis comme ça…

— Elle n’est pas bien portante ?

Nouveau haussement d’épaules :

— Si vous croyez que sa vie est drôle !… À part le dimanche, à Morsang, où elle s’amuse un peu…

Et, sans transition, après avoir jeté un billet de dix francs sur le comptoir :

— Vous venez ce soir à la Taverne Royale ?

— C’est possible…

Au moment de serrer la main de Maigret, il hésita, finit par murmurer en regardant ailleurs :

— Pour Basso… on n’a rien trouvé ?…

— Secret professionnel ! répliqua Maigret avec un sourire plein de bonhomie. Vous l’aimez bien ?

Mais James s’en allait déjà, maussade, sautait sur la plate-forme d’un autobus en marche dans la direction de la place Vendôme.

Maigret resta au moins cinq minutes immobile, à fumer, au bord du trottoir.

IX

Vingt-deux francs de jambon

Quai des Orfèvres, on cherchait Maigret partout, car la gendarmerie de La Ferté-Alais venait de télégraphier :

Famille Basso retrouvée, attendons instructions.

Et c’était un beau cas de travail scientifique aidé par le hasard. Travail scientifique d’abord : l’examen que Maigret avait ordonné de l’auto abandonnée par James à Montlhéry, examen qui avait circonscrit les recherches dans un tout petit secteur ayant La Ferté-Alais pour centre.

Ici, le hasard intervenait, dans des circonstances piquantes. C’est en vain que les gendarmes avaient fouillé les auberges et observé les passants. C’est en vain qu’on avait interrogé une bonne centaine d’habitants.

Or, ce jour-là, au moment où le brigadier Piquart rentrait chez lui pour déjeuner, sa femme, qui allaitait un bébé, lui dit :

— Tu devrais aller chercher des oignons à l’épicerie. Je les ai oubliés…

Une boutique de petite ville, place du marché. Il y avait quatre ou cinq commères. Le gendarme, qui n’aimait pas ce genre de mission, se tenait près de la porte, l’air dégagé. Comme on servait une vieille femme, connue sous le nom de mère Mathilde, il entendit la marchande qui disait :

— Il me semble que vous vous soignez, depuis quelque temps ! Vingt-deux francs de jambon ! Et vous allez manger cela toute seule ?

Machinalement, Piquart regarda la vieille, dont la pauvreté était évidente. Et, tandis qu’on découpait le jambon, son esprit travailla. Même chez lui, où ils étaient trois, on n’achetait jamais pour vingt-deux francs de jambon.

Il sortit derrière la femme. Celle-ci habitait au bout de la ville, sur la route de Ballancourt, une petite maison entourée d’un jardinet où picoraient des poules. Il la laissa pénétrer chez elle. Puis il frappa et entra d’autorité.

Mme Basso, la taille ceinte d’un tablier, s’affairait devant le feu. Dans un coin, sur une chaise de paille, Basso lisait le journal qu’on venait de lui apporter, et le gamin, assis par terre, jouait avec un chiot.

On avait téléphoné boulevard Richard-Lenoir, au domicile de Maigret, puis à divers endroits où il était susceptible de se trouver. On ne pensa pas à s’adresser à la maison Basso, quai d’Austerlitz.

C’était là pourtant qu’il s’était rendu en quittant James. Il était de bonne humeur. La pipe aux dents, les mains dans les poches, il plaisantait avec les employés, qui, faute d’instructions, continuaient le travail comme par le passé. Et dans les chantiers on chargeait et l’on déchargeait le charbon que des péniches apportaient chaque jour.

Les bureaux n’étaient pas modernes. Ils n’étaient pas vieillots non plus, et il suffisait d’examiner la disposition des locaux pour se rendre compte de l’atmosphère dans laquelle on y vivait.

Pas de bureau particulier pour le patron. Sa place était dans un coin, près de la fenêtre. En face de lui il avait le chef comptable, et sa dactylo était à une table voisine.

Peu de hiérarchie, c’était évident. On ne devait pas se gêner pour bavarder, et les employés travaillaient la pipe ou la cigarette aux lèvres.

— Un répertoire d’adresses ? avait répondu le comptable à la demande du commissaire. Bien entendu, nous en avons un, mais il ne contient que les adresses de nos clients, par ordre alphabétique. Si vous voulez le voir…

Maigret y jeta un coup d’œil à tout hasard, à la lettre U, mais comme il s’y attendait, il n’y trouva pas le nom d’Ulrich.

— Vous êtes sûr que M. Basso n’avait pas un petit répertoire personnel ?… Attendez donc ! Qui était ici quand son fils est né ?

— Moi ! répondit la dactylo, non sans un rien de gêne, car elle avait trente-cinq ans et voulait en paraître vingt-cinq.

— Bon ! M. Basso a dû envoyer des faire-part.

— C’est moi qui m’en suis chargée.

— Il vous a donc donné une liste de ses amis.

— Un petit carnet, oui ! dit-elle. C’est exact ! Je l’ai même classé ensuite dans le dossier personnel.

— Et où est ce dossier ?

Elle hésita, regarda ses collègues pour leur demander conseil. Le chef comptable répondit d’un geste qui signifiait : « Je pense qu’il n’y a rien d’autre à faire…»

— C’est chez lui… dit-elle alors. Voulez-vous me suivre ?

On traversa les chantiers. Au rez-de-chaussée de la maison, meublée très simplement, il y avait un bureau qui ne devait jamais servir qu’on appelait d’ailleurs la bibliothèque.

Bibliothèque de gens pour qui la lecture n’est qu’une distraction de second plan. Bibliothèque de famille aussi, où viennent s’entasser des choses inattendues.

Par exemple, il y avait encore, sur les rayons du bas, les prix gagnés par Basso lorsqu’il était au collège. Puis toute une collection reliée du Magazine des Familles d’il y a cinquante ans.

Des livres pour jeunes filles, que Mme Basso avait dû apporter lors de son mariage. Puis des romans à couverture jaune, achetés sur la foi de la publicité des journaux.