Et César s’assit, habitué à obéir.
Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où l’on voyait, où il sentait sans raisonner qu’elle avait aimé Hautot de tout son pauvre cœur de femme.
Et, par l’enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en revint à l’accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes détails.
Quand il dit : « Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux poings », elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du cœur, il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche et l’embrassa.
La mère, reprenant haleine, murmurait :
— Pauvre gars, le voilà orphelin.
— Moi aussi, dit César.
Et ils ne parlèrent plus.
Mais soudain, l’instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout, se réveilla chez la jeune femme.
— Vous n’avez peut-être rien pris de la matinée, Monsieur César ?
— Non, mam’zelle.
— Oh ! Vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.
— Merci, dit-il, je n’ai pas faim, j’ai eu trop de tourment.
Elle répondit :
— Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça ! Et puis vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que je deviendrai.
Il céda, après quelque résistance encore, et s’asseyant dos au feu, en face d’elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu’elle débouchât le vin blanc.
Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de sauce tout son menton.
Comme il se levait pour partir, il demanda :
— Quand voulez-vous que je revienne pour parler de l’affaire, mam’zelle Donet ?
— Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, Monsieur César. Comme ça je ne perdrais pas de temps. J’ai toujours mes jeudis libres.
— Ça me va, jeudi prochain.
— Vous viendrez déjeuner, n’est-ce pas ?
— Oh ! Quant à ça, je ne peux pas le promettre.
— C’est qu’on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.
— Eh bien, soit. Midi alors.
Et il s’en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la main de Mlle Donet.
III
La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s’était trouvé seul, et l’isolement lui semblait insupportable. Jusqu’alors, il vivait à côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait l’exécution de ses ordres, et quand il l’avait quitté pendant quelque temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs pipes en face l’un de l’autre, en causant chevaux, vaches ou moutons ; et la poignée de main qu’ils se donnaient au réveil semblait l’échange d’une affection familiale et profonde.
Maintenant César était seul. Il errait par les labours d’automne, s’attendant toujours à voir se dresser au bout d’une plaine la grande silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez les voisins, racontait l’accident à tous ceux qui ne l’avaient pas entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d’occupations et de pensées, il s’asseyait au bord d’une route en se demandant si cette vie-là allait durer longtemps.
Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l’avait trouvée comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour une brave fille, c’était assurément une brave fille. Il était résolu à faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente en assurant le capital à l’enfant. Il éprouvait même un certain plaisir à penser qu’il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec elle. Et puis l’idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans, qui était le fils de son père, le tracassait, l’ennuyait un peu et l’échauffait en même temps. C’était une espèce de famille qu’il avait là dans ce mioche clandestin qui ne s’appellerait jamais Hautot, une famille qu’il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui rappelait le père.
Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté par le trot sonore de Graindorge, il sentit son cœur plus léger, plus reposé qu’il ne l’avait encore eu depuis son malheur.
En entrant dans l’appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain n’était pas ôtée.
Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et s’assit, un peu comme chez lui, le cœur gros tout de même. Mlle Donet lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer. Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris ce qu’elle n’avait pas senti l’autre semaine sous le premier coup de son malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention et en dévouement les bontés qu’il avait pour elle. Ils déjeunèrent longuement, en parlant de l’affaire qui l’amenait. Elle ne voulait pas tant d’argent. C’était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour vivre, elle, mais elle désirait seulement qu’Émile trouvât quelques sous devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.
Comme il avait pris son café, elle demanda :
— Vous fumez ?
— Oui… J’ai ma pipe.
Il tâta sa poche. Nom d’un nom, il l’avait oubliée ! Il allait se désoler quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une émotion dans la voix, l’emplit de tabac et l’alluma. Puis il mit Émile à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu’elle desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle sale pour la laver quand il serait sorti.
Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l’idée de partir.
— Eh bien ! Mam’zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et charmé de vous avoir trouvée comme ça.
Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à l’autre.
— Est-ce que nous ne nous reverrons plus ? dit-elle.
Il répondit simplement :
— Mais oui, mam’zelle, si ça vous fait plaisir.
— Certainement, Monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il ?
— Oui, mam’zelle Donet.
— Vous venez déjeuner, bien sûr ?
— Mais…, si vous voulez bien, je ne refuse pas.
— C’est entendu, Monsieur César, jeudi prochain, midi, comme aujourd’hui.