Выбрать главу

Il s’arrêta un instant avant d’ajouter :

— Je me rappelle de ma rencontre avec Olivier Quetier. Un type réservé, extrêmement hautain, alors cadre sup dans une boîte de conseil financier. Un suspect idéal, évidemment, sauf qu’il créchait à Madrid la semaine de l’assassinat. Avec un alibi pareil, nous avons immédiatement laissé tomber, sans même prendre la peine de fouiller dans son passé. Pourquoi on l’aurait fait ? On avait d’un côté un crime ritualisé à dominante sadique, ce qui semblait exclure toute vengeance personnelle, et de l’autre un type à mille kilomètres de là au moment du meurtre.

Lucie fixait la photo, immobile, écrasée par les révélations de Turin. Le Parisien désigna un autre visage.

— Grégory Poissard, aujourd’hui prof dans une école privée à Limoges, spécialisé en physique quantique.

— Limoges… Pas très loin de Poitiers où un des meurtres a été commis.

— Exact. Là où Jean-Paul Grunfeld a rendu l’âme…

— C’est complètement fou, murmura Lucie. Je n’arrive toujours pas à réaliser.

— Les deux bossaient dans la même école et selon leurs collègues, ils ne pouvaient pas se blairer. Ils se haïssaient même. On m’a raconté une histoire où il était question de restructuration de l’établissement, et donc de suppression de l’un des deux postes. Bref, Poissard avait le cul sur un siège éjectable.

— Et je parie qu’il avait un alibi en béton à la mort de Grunfeld ?

— Il skiait dans les Alpes, au milieu de dizaines de témoins. Physiquement, il ne pouvait pas être l’auteur du crime.

Lucie soupira.

— Tout comme Frédéric qui séjournait aux États-Unis lors du décès de sa sœur. Sa sœur, qu’il détestait. Sa sœur, qui tenait les rênes de leur société familiale. Sa sœur, qui essayait de le guider, de le dominer…

Turin approuva d’un mouvement de la tête. Les couleurs des vitraux se reflétaient maintenant sur son profil anguleux.

— Nous cherchions à l’époque un homme, célibataire, pervers, sans attaches, paraissant frapper au hasard et reproduisant toujours la même mise en scène sanglante. Un de ces putain de tueurs en série comme on n’en trouve que dans les bouquins.

— En fait, un tueur… presque trop attendu, trop scolaire. Ce qui vous a éloignés de certains individus comme Poissard ou Frédéric Moinet. Vous avez creusé dans la mauvaise direction…

Turin serra les mâchoires. Il se voyait encore interroger ces suspects. Il avait été si proche d’eux, et pourtant si loin de la vérité. Il interrompit la jeune flic :

— Vous auriez été meilleure que nous, peut-être ?

Lucie réfléchit avant de répondre :

— Non, je ne crois pas. Il faut bien l’avouer, le système était infaillible. Le Professeur qui n’était pas une seule personne mais ces six personnes en même temps…

Elle considéra de nouveau la photo, les broches en forme de toile d’araignée, et continua :

— Ils ont cherché à commettre le crime parfait, aussi implacable qu’une démonstration mathématique. Ils ont créé le Professeur de toutes pièces, à partir de documentation, de recherches sur nos techniques, sur le comportement de ce genre de psychopathe. Avec toute leur intelligence, leur rigueur, leur confiance absolue les uns envers les autres, ils ont bâti un être inhumain, un assassin sans pitié, obéissant à un mode opératoire hallucinant qui porte leur signature commune : la spirale… Nous avons tous plongé, alors que l’ensemble de « l’œuvre » du Professeur n’était qu’un gigantesque scénario, un plan destiné à nous tromper, à désorienter les psychologues !

Elle se leva de sa chaise et appuya ses deux mains sur la table.

— Frédéric Moinet a « choisi » sa sœur et l’un de ces salopards l’a tuée à sa place ! Était-ce une question d’argent ? Un jeu pour prouver son emprise sur le monde, sur nous ? Un châtiment infligé à la société ? Ou se l’est-il payée simplement parce qu’il la vomissait ?

Elle se tourna vers Turin.

— Et lui, qui a-t-il assassiné en contrepartie ? Quelle part du contrat a-t-il respectée ?

— Ça j’en sais rien, mais ce qui me paraît clair c’est que chacun d’entre eux préparait le terrain pour qu’un autre agisse. Le commanditaire connaissait les habitudes, les horaires, les lieux de la future victime, qu’il côtoyait chaque jour. Petite amie, sœur, voisin, collègue… Il mettait en place le crime puis disparaissait, pendant qu’un autre, l’un de ses putain de complices, tuait. Et ils se relayaient comme ça, à quelques mois d’écart. C’était carrément… imparable…

Son poing s’abattit sur le cliché.

— Je les imagine parfaitement se réunir sur cette île après tant d’années, comme au temps de leurs études. Verser de nouveau des calamars dans le goulot naturel, suivre les fous de Bassan pour s’orienter dans le dédale… Et discuter pendant des heures de leurs échecs, de leurs reconversions, des individus qu’ils haïssaient, tout en se remémorant leur période de gloire, quand Moinet pissait cette démonstration sous leurs yeux, quand ils se prenaient pour des dieux. C’est peut-être dans cette grotte de merde que l’idée a germé… Se venger, se débarrasser d’une personne gênante, reprendre ce que la société leur devait, de la manière la plus violente qui soit : en arrachant une vie.

Lucie approuva d’un hochement de tête. Il poursuivit :

— Ces jeunes matheux devaient tous être au courant de l’existence de la spirale sur la tombe de Bernoulli. Alors, ils ont eu une idée de dingue : faire coïncider la spirale avec les lieux de leurs crimes. Je ne suis pas mathématicien, mais ça ne doit pas être trop compliqué de faire passer une spirale par trois ou quatre points définis. Rappelez-vous : « Eadem mutata resurgo », on peut faire grossir ou rapetisser n’importe quelle spirale…

Turin considéra la carte de France étalée devant lui, la liste des adresses, et les endroits où les cadavres avaient été retrouvés.

— Je suis persuadé que ces putain de fanatiques sont allés jusqu’à Bâle pour graver les croix des futurs meurtres sur la tombe. Regardez sur la carte… Ils partent de l’île Rouzic, leur lieu culte, puis… Caen, Lyon, Rodez, là où trois d’entre eux habitent. On a nos quatre points… Ils tracent la spirale de Bernoulli passant par ces endroits, mais il se trouve que celle-ci ne coupe pas les villes des trois autres complices, alors… Comment faire pour aller au bout de leur délire ? Pour que tout coïncide parfaitement ?

— Forcer les victimes à se déplacer, pour qu’elles viennent « mourir » sur la spirale.

— Exactement ! Trois des six victimes n’ont pas été assassinées là où elles résident, mais dans la ville la plus proche appartenant à la spirale ! Grunfeld a été buté à Poitiers, Taillerand au Mans alors qu’il vivait à Angers, et Julie Fernando à Vincennes, alors qu’elle habitait Beauvais. Facile, pour un frère, un mari ou un « ami », de forcer la future victime à se rendre à un endroit particulier, alors que soi-même on se tire ailleurs, loin du lieu du crime, pour s’assurer le meilleur des alibis.

Lucie suivait parfaitement le raisonnement de Turin. Elle admirait ses qualités de flic mais ressentait un profond malaise à devoir continuer à travailler avec lui. Sans cesse, elle repensait à cette culotte tachée de sperme, à la manière dont la flamme l’avait dévorée devant le sourire sadique du Parisien. Ce type était aussi malade que ceux qu’il traquait.

— C’est dément d’en arriver jusque-là, lâcha-t-elle. Tout ça pour défier le hasard, aller au bout de convictions complètement stupides. C’est comme cette idée de cacher la spirale dans leurs meurtres avec les coquilles de nautiles… Laisser, en quelque sorte, leur vraie signature. La seule chose non simulée. Leur erreur.