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— Beaucoup plus belle !

— Non, non … ce n’est pas du tout parce que tu es ma mère, insista Réa. Peut-être qu’elle est mieux à première vue. Mais tu portes en toi un sanctuaire spirituel qu’elle n’a pas. Je ne dis pas qu’elle n’en aura jamais. Elle ne l’a pas encore bâti. Quand ce sera fait …

— Elle éclipsera ta maman, comme la lune éclipse une étoile …

Réa secoua la tête :

— Est-ce que tu resteras en place ? Tu iras plus loin qu’elle !

Evda passa la main sur les cheveux lisses de la fillette et regarda son visage levé vers elle.

— Trêve de compliments, ma fille ! Nous n’avons pas de temps à perdre.

Véda Kong suivait lentement une allée d’érables remplis d’un bruissement de larges feuilles humides. La brume vespérale tentait de s’élever de la prairie voisine, mais le vent la dispersait aussitôt. Véda songeait au repos mobile de la nature et aux choix heureux des sites pour la construction des écoles. L’essentiel, dans l’éducation, c’est de développer le goût de la nature. L’homme qui se désintéresse de la nature ne peut plus évoluer, car en désapprenant à observer, il perd la faculté de généraliser. Véda pensait à l’art d’enseigner, si précieux à l’époque où on avait enfin compris que l’éducation équivalait à l’instruction et qu’elle seule pouvait préparer l’enfant à la carrière difficile de l’homme véritable. Bien sûr, c’étaient les propriétés innées qui formaient la base du caractère, mais elles risquaient de demeurer stériles sans le façonnage habile de l’âme humaine par l’instituteur.

Véda Kong, la savante historienne, se reporta aux temps où elle avait été elle-même une élève du troisième cycle, un jeune être tout en contradictions, qui brûlait de se dévouer et ne jugeait le monde que d’après son moi, avec l’égocentrisme propre à une jeunesse saine. Que de bien lui avaient fait alors les instituteurs : c’était décidément la plus noble profession du monde !

L’avenir de l’humanité est entre les mains de l’instituteur, car c’est grâce à lui que l’homme progresse et devient toujours plus fort, en livrant une rude bataille à soi-même, à son avidité et à ses désirs violents.

Véda Kong obliqua vers une crique bordée de pins, d’où parvenaient des voix fraîches, et rencontra bientôt une dizaine de gamins en tabliers de plastic, qui taillaient un long madrier de chêne avec des haches, outils inventés à l’âge de pierre. Les jeunes charpentiers saluèrent poliment la visiteuse et lui expliquèrent qu’ils construisaient un bateau à l’instar des héros d’autrefois, sans recourir aux scies automatiques et aux machines de montage. Pendant les vacances, ils feraient une croisière jusqu’aux ruines de Carthage avec les maîtres d’histoire, de géographie et de travaux manuels.

Véda leur souhaita bonne chance et voulut poursuivre son chemin, lorsqu’un garçon élancé, aux cheveux jaunes, s’avança :

— Vous êtes venue avec Evda Nal ? Pourrais-je vous poser quelques questions ?

Elle consentit gaiement.

— Evda Nal travaille à l’Académie des Peines et des Joies. Nous avons étudié l’organisation sociale de notre planète et d’autres mondes, mais nous ne savons rien de cette Académie …

Véda parla des vastes études psychologiques de la société, de la statistique des peines et des joies dans la vie de l’individu, de la classification des peines suivant l’âge. On établissait ensuite la dynamique des peines et des joies suivant les étapes de l’évolution historique de l’humanité. Si diverse que fût la nature des chagrins, les bilans totaux révélaient des lois importantes. Les Conseils, qui dirigeaient le développement de la société, s’appliquaient à réparer les détériorations et à obtenir de meilleurs résultats. Seuls l’accroissement des joies ou leur équilibre avec les peines pouvaient assurer le progrès social.

— Alors, c’est l’Académie des Peines et des Joies qui est la principale ? demanda un garçon aux yeux espiègles.

Les autres se mirent à rire, et le premier interlocuteur de Véda Kong déclara :

— Ol cherche partout les principaux. Il rêve lui-même des grands chefs de l’histoire …

Véda sourit :

— C’est dangereux. Je vous assure, en tant qu’historienne, que ces grands chefs étaient les gens les plus entravés et les plus dépendants de la Terre.

— Entravés par la détermination de leurs actes ? demanda le garçon aux cheveux jaunes.

— Parfaitement. Mais c’était ainsi dans l’Ère du Monde Désuni et encore avant, lorsque les sociétés se développaient par à-coups, d’une manière spontanée. De nos jours, la primauté appartient à tous les Conseils, en ce sens que rien ne peut se décider sans leur assentiment.

— Et le Conseil de l’Économie ? Personne ne peut agir sans lui, hasarda Ol, un peu confus, mais nullement désarçonné.

— En effet, car l’économie est la seule base réelle de notre existence. Mais il me semble que vous n’avez pas une idée tout à fait juste de la primauté … Avez-vous déjà étudié la cytoarchitectonique du cerveau humain ?

Les garçons répondirent par l’affirmative.

Véda demanda un bâton et dessina sur le sable le réseau des institutions dirigeantes.

— Voici, au centre, le Conseil de l’Économie. Il est relié directement à ses organismes consultatifs : l’APJ ( Académie des Peines et des Joies ), l’AFP ( Académie des Forces Productives ), IAP ( Académie des Prédictions ), IAPT ( Académie de la Psychophysiologie du Travail ). Ce trait oblique est la liaison avec le Conseil d’Astronautique, organisme autonome rattaché directement à l’Académie des Émissions Dirigées et aux Stations Externes du Grand Anneau. Ensuite …

Véda traça sur le sable un schéma complexe et poursuivit :

— Est-ce que cela ne vous rappelle pas le cerveau humain ? Les centres de recherche et de statistique sont les centres sensitifs ; les Conseils, les centres d’association. Vous savez que toute la vie se compose de la dialectique d’attraction et de répulsion, du rythme des explosions et des accumulations, de l’excitation et de l’inhibition. Le centre principal d’inhibition est le Conseil de l’Économie, qui ramène tout sur le terrain des possibilités réelles de l’organisme social et de ses lois objectives. Cette action réciproque des forces contraires, convertie en travail harmonieux, est précisément notre cerveau et notre société, qui progressent l’un et l’autre d’une façon continue. Jadis on l’appelait à tort la cybernétique ou science de l’autorégulation et on s’efforçait de réduire les interactions et les transformations les plus complexes à des fonctionnements assez simples de machines. Mais c’était une erreur due à l’ignorance : à mesure que se développait notre savoir, les phénomènes et les lois de la thermodynamique, de la biologie, de l’économie s’avéraient plus complexes et réfutaient à jamais les idées simplistes sur la nature et les processus de l’évolution sociale.

Les enfants étaient toutes oreilles.

— Qu’est-ce qui est le principal dans notre régime ? demanda Véda à l’amateur de chefs. Il se taisait, embarrassé, mais le premier garçon lui vint en aide.

— Le progrès ! lança-t-il bravement, et Véda fut saisie d’admiration.

— Cette excellente réponse mérite un prix ! s’écria-t-elle. Et après s’être examinée, elle ôta de son épaule une agrafe en émail qui représentait un albatros sur la mer bleue. La jeune femme tendit le colifichet au gamin. L’autre hésitait à le prendre.

— En souvenir de notre conversation et du … progrès ! insista-t-elle, et le garçon se décida.

Véda retourna vers le parc en retenant l’épaulière tombante de son corsage. L’agrafe était un cadeau d’Erg Noor, et le besoin subit de le donner, qui en disait long, attestait notamment le désir étrange de se débarrasser au plus vite d’un passé mort ou sur le point de mourir …