La porte était entrebâillée. Isaïe poussa le battant.
— Salut, Zaïe, dit Marcellin.
Il était assis devant la table et mangeait du fromage de chèvre avec du pain gris. Un journal était ouvert, à côté de lui, dans la lumière de la lampe à pétrole. À portée de sa main, il y avait aussi son dictionnaire, livre obèse et feuillu, à la couverture de papier bleu, tachée d’encre.
— Tu es déjà rentré ? dit Isaïe. Je pensais que tu passerais chez Joseph, avant…
— Pour quoi faire ?
— Pour parler avec les autres…
— Je n’aime pas les bavards. Ils auront beau saliver des discours, ça ne changera rien pour Servoz. Pas vrai ?
Isaïe hocha la tête en signe d’approbation. Marcellin tourna une page du journal. Il continuait à mastiquer la nourriture en lisant.
— Tu as faim ? demanda Isaïe.
— Oui, j’ai faim.
— Il n’est pas l’heure.
— Je voudrais me coucher tôt.
— Parce que tu es fatigué ?
— Oui.
— C’est la ville qui te lasse, dit Isaïe. Tu n’es pas fait pour.
Il s’assit devant son frère, sortit son couteau, traça un signe de croix sur le pain, coupa une tranche et la porta à sa bouche.
— Moi, je n’ai plus envie, reprit-il. La mort de Servoz me ruine le cœur. Tout entre et rien ne passe.
Il mâchait le pain et observait son frère à la dérobée. Penchée sur le journal, la figure de Marcellin portait les signes d’une vive contrariété. Était-il affecté par la mort de Servoz ou par la réponse du notaire ? L’anxiété se logea dans le corps d’Isaïe comme une maladie. Mais la question qu’il voulait poser se refusait à sortir de ses lèvres. Pour gagner du temps, il demanda :
— Tu as acheté un journal ?
— Oui.
— Ils parlent de la mort de Servoz ?
— Non. Ce sera pour demain. Tiens, regarde : une photo de l’épave, prise par le pilote qui l’a survolée, hier.
L’image était floue, mal cadrée : une pente blanche, hérissée de rochers, montait jusqu’à un fort bouchon de brume, qui masquait la cime. Çà et là, quelques taches noires, en forme d’insectes écrasés.
— Les débris de l’avion, dit Marcellin. Ou des cadavres…
— Sainte Mère ! dit Isaïe.
Mais il pensait surtout à maître Petitfonds.
— Dix mètres plus haut, l’avion passait, reprit Marcellin. Le Ministère de l’intérieur a interdit de continuer les recherches. Il est bien temps !
— Et il venait d’où, cet avion ?
— Je te l’ai déjà dit : de Calcutta. Dans les Indes.
— Où est-ce les Indes, à peu près ?
— Tu n’as qu’à voir dans le dictionnaire, dit Marcellin. Je l’ai sorti tout à l’heure, pour vérifier…
— Montre-moi, dit Isaïe.
Il s’accordait ce délai de grâce avant d’interroger son frère.
— Tu m’embêtes, grogna Marcellin. Cherche toi-même. J’ai mis un signet…
Isaïe feuilleta le dictionnaire. Les colonnes de texte et les illustrations grisâtres fouettaient son regard au passage. Il s’arrêta enfin à une page marquée par un lambeau de papier journal : « Inde ». Une large langue de terre rose pendait hors d’un continent aux côtes déchiquetées. Des lignes sinueuses, des pointillés, des ronds noirs salissaient la surface de ce pays, comme une maladie de peau. Il lut quelques noms, au hasard : Bombay, Madras, Hyderabad, Calcutta…
— Calcutta, dit-il.
Il regardait ce point de la carte :
— C’est d’ici qu’ils sont partis ?
— Oui, dit Marcellin.
— Et nous sommes à quelle distance, nous autres ?
— Il faudrait voir une carte générale. Cela fait bien dix mille kilomètres, à vol d’oiseau. Le bout du monde, quoi !
— Le bout du monde.
Isaïe tourna la page. Au dos de la carte, s’étageaient des gravures de petit format, représentant quelques vues sommaires du pays : temples gainés de sculptures grimaçantes, colonnades à ciel ouvert, dieux dansants aux bras multiples, dieux accroupis au sourire songeur, éléphants sacrés, charmeurs de serpents, palais en ruine, palais neufs. Toute cette féerie entra dans les yeux d’Isaïe comme une poignée d’étincelles. Il referma le livre. La féerie s’éteignit. Derrière la porte de l’écurie, les brebis bêlaient sagement. Marcellin avait fini de manger.
— Oui, dit Isaïe. Ce n’est pas du tout comme chez nous. Est-ce qu’ils ont des églises comme les nôtres ?
— Non.
— La terre est grande, soupira Isaïe.
Il se leva, versa du lait dans un verre et le but à longs traits. Le moment était venu pour lui d’interroger son frère. Encore fallait-il trouver une phrase engageante ! Isaïe triait les mots dans sa tête, séparait les bons des mauvais. « Si je tarde encore, Marcellin ira se coucher. Et je ne serai pas renseigné avant demain. » Cette épreuve était au-dessus de ses forces. Il voulait savoir et il avait peur de savoir. Il se tenait au bord du gouffre. Le vide l’attirait.
— Marcellin, dit-il.
— Oui.
— Je voulais te demander… Tu as vu le notaire ?…
— Je l’ai vu.
— Eh bien ?
— C’est raté.
Dans le silence qui suivit, on entendit un paquet de neige qui glissait du toit.
— Pourquoi est-ce raté ? demanda Isaïe.
Son cœur battait vite.
— Maître Petitfonds a téléphoné à son client.
— Ce monsieur du Nord ?
— Oui, ce monsieur du Nord. Il a changé d’avis. Il achète ailleurs. Chez nous, c’est trop loin de la ville, à ce qu’il dit…
Ébranlé par la joie, Isaïe s’appuya des deux mains sur la table :
— Vrai ? Il a dit ça ?
Marcellin fit, du bord de la bouche, un ricanement triste et hargneux :
— Tu te régales ! Il y a de quoi !
Une expression de défaite relâcha les muscles de sa figure. Deux plis coupaient ses joues. Son menton bougeait. Il avait l’air si désemparé, si faible, qu’Isaïe eut honte de son propre bonheur. Une vague de pitié l’inclina en avant. Il posa la main sur l’épaule de son frère :
— Ne te désole pas, Marcellin, dit-il. Ça s’arrangera… Tu trouveras quelqu’un d’autre…
Et, immédiatement, il fut frappé par la notion de son inconséquence.
— Tu ne sais pas ce que tu veux, grommela Marcellin. Avant, tu refusais de vendre. Et, maintenant que j’ai manqué l’affaire, tu me dis de ne pas me décourager…
— Je ne veux pas te voir dans la peine, dit Isaïe.
Tout son être se révoltait à l’idée que Marcellin fût affligé par l’échec de son entreprise. Pour ramener le sourire sur les traits de son frère, il se sentait capable, soudain, de renoncer à son bien le plus précieux.
— Nous irons voir le notaire ensemble, reprit-il.
— À quoi bon ? dit Marcellin. Je l’ai déjà prévenu. Dès qu’il aura déniché un amateur, il me fera signe. Mais cela pourra durer des mois, des mois…
Il porta ses dix doigts devant son visage :
— J’étais sûr que ça marcherait sans accroc ! J’avais tout combiné dans ma tête. Augadoux était d’accord. Content comme pas un ! Et maintenant… Ah ! Je la maudis ta maison !… Je la voudrais au diable !…
Isaïe se signa.
— Ne fais pas de péché contre la maison, Marcellin. Avec l’aide de Dieu, tu finiras bien par la vendre.
Marcellin roulait ses poings sur son front, comme pour l’aplanir. Des hoquets de colère secouaient ses épaules.