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Une lueur d’espoir frappa Isaïe et dissipa la brume de ses pensées. Il dit d’une voix tremblante :

— Tu voudrais… tu voudrais devenir guide ?

Marcellin s’arrêta de marcher et son regard se durcit :

— Pour dévisser, un jour, comme toi ? T’es pas un peu fou, non ?

— Je disais ça… je croyais…, balbutia Isaïe.

Il regrettait d’avoir irrité Marcellin et ne savait comment se faire pardonner sa maladresse.

— Tu as raison, dit-il. Ce n’est pas un métier pour toi.

— Ce n’est un métier pour personne, dit Marcellin. Autrefois, passe encore. Mais maintenant… Un examen, un stage… Trop de guides, pas assez de clients…

— Et qu’est-ce que nous allons faire, alors ? Pour vivre, il faut de l’argent. Nous n’avons pas d’argent…

Marcellin considéra son frère, des pieds à la tête, comme on mesure un obstacle.

— Tu ne veux pas me dire ce que nous allons faire ? chuchota Isaïe d’une voix implorante.

— Pas ce soir, répondit Marcellin.

— Pourquoi ?

— Il faut que je réfléchisse encore. On verra plus tard.

— Quand ?

— Demain, peut-être…

Et, pour couper court à la discussion, il demanda soudain :

— Et les moutons ? Tu ne me montres pas les moutons ?

Ce fut comme un coup de balai dans le cerveau d’Isaïe. Tous les mauvais jugements s’envolèrent : Marcellin lui-même exigeait de voir les moutons !

— Viens, dit Isaïe. Viens vite…

Il prit la bougie, qui était aux trois quarts consumée, avec des bavures de cire qui descendaient le long de la bouteille. La lumière se déplaça. Marcellin ouvrit la porte de l’écurie. Une tiède odeur d’herbe sèche et de suint se dégageait du réduit. La tache pâle des toisons ondulait faiblement dans l’ombre.

Un agneau bêla et sa mère lui répondit d’une voix paisible. Debout au seuil de ce repos, Isaïe enviait la sagesse des bêtes, à qui la rumination tenait lieu de pensée. Être comme elles, sans espoirs et sans souvenirs. Content de la provende et de la litière de chaque jour.

— Tu veux qu’on les approche ? demanda-t-il.

— Non. Ça va comme ça, dit Marcellin. Ferme la porte.

Ils rentrèrent dans la salle.

— De belles brebis, soupira Isaïe. Et qui ne coûtent guère.

— Pour ce qu’elles rapportent !

— Comment ça ? Et le salé ? Et la laine ?

— Tu ne peux pas comprendre. Viens te coucher, dit Marcellin.

Isaïe passa une main sur son visage. Le poil de son menton craquait comme de l’herbe courte.

— Tu les aimes bien tout de même, nos brebis ? demanda-t-il avec inquiétude.

— Mais oui, je les aime bien.

Ils pénétrèrent, l’un derrière l’autre, dans la chambre froide, où étaient les deux lits à cadres de bois, hauts sur socles, et garnis d’édredons obèses. La flamme de la bougie se reflétait dans le verre ovale qui protégeait l’image du Sacré-Cœur de Jésus, pendue au mur. De ce point rouge partaient des rayons. Tout à côté, il y avait un bouquet de fleurs séchées et deux cartes postales, dont l’une représentait sainte Thérèse de Lisieux, et l’autre, la tour Eiffel. Un paquet de vieux journaux gisait près du lit réservé à Marcellin. Il les lisait parfois, avant de s’endormir. Et Isaïe, quand il voyait son frère penché sur une liasse de feuilles imprimées, ne pouvait s’empêcher d’admirer sa patience.

Mais, ce soir-là, Marcellin laissa les journaux dans leur coin et, à peine couché, souffla la bougie. Une faible clarté lunaire venait de la fenêtre. Dans la pénombre, Isaïe distinguait confusément, non loin de lui, la forme d’un visage, écrasé, de profil, contre l’oreiller. Une respiration rauque, inégale, soulevait le poids du silence. Des planches craquaient, travaillées par la neige. Étendu sur le dos, les yeux ouverts, Isaïe cherchait la raison de cette joie, qui l’empêchait de dormir. Il avait oublié les almanachs, les croix noires, tout ce passé de malchance et de mort. « Mon frère est revenu. Il est couché près de moi. Et, demain, nous passerons la journée ensemble. » Cette idée l’accompagna, comme une bonne nouvelle, jusqu’à l’instant où il glissa, la tête divagante et les membres las, dans le sommeil.

3

Marcellin était encore couché, quand Isaïe s’installa devant la maison pour tailler des ancelles. De la main gauche, il appuyait fermement le couteau sur la bille de mélèze. Sa main droite tenait le maillet. Un coup sec, et la lame s’enfonçait dans le bois, sans dévier d’une ligne. Autour de lui, la campagne était gris et blanc. La neige de la nuit entrait dans la terre. Les montagnes, usées, poudrées, lointaines, s’en allaient à la dérive. On entendait les clochettes des chèvres, que le petit pâtre communal menait paître, pour la journée, sur les pentes basses. Au moindre choc, répondait l’aboiement fidèle de l’écho. Isaïe ramassa une planchette détachée du bloc et l’examina scrupuleusement. Son doigt glissait le long des fibres. Il pensait à des choses simples. Il était heureux. La voix de Marcellin le tira de son hébétude :

— Isaïe ! Oh ! Tu dors ?

Son frère était derrière lui, rasé, peigné, le haut de la chemise ouvert, un foulard verdâtre autour du cou.

— Je ne t’ai pas entendu venir, dit Isaïe avec un sourire fautif. As-tu pris ton café, au moins ?

— Oui. Et toi, que fais-tu ?

— Je bricole, je taille des ancelles. Avant, j’ai soigné les bêtes, tiré le lait, fait le feu, graissé les chaussures…

— Tu es un type épatant, dit Marcellin.

Ce compliment étonna Isaïe, comme s’il eût reçu un baiser sur la joue. Il se redressa, le visage chaud d’émotion. Il songeait : « Nous sommes rudement bien ensemble, lui et moi ! »

— Pendant que tu travaillais, reprit Marcellin, j’ai employé mon temps.

— Tu as travaillé aussi ?

— J’ai réfléchi.

— À quoi ?

— À mon projet. Hier soir, ce n’était pas l’occasion d’en parler. Mais, ce-matin, la chose est mûre. Je pense que tu m’approuveras.

Isaïe tournait la planchette entre ses mains.

— Pour sûr que je t’approuverai, Marcellin, dit-il.

— Laisse cette planchette.

— Bien, Marcellin.

— Et viens avec moi dans la maison. On sera mieux pour causer.

Isaïe suivit son frère dans la grande salle, s’assit sur un banc, près de la fenêtre, et tendit le cou pour montrer qu’il était dans une disposition d’esprit attentive.

— Ne bouge plus, dit Marcellin. Écoute-moi. Tâche de comprendre. Ce n’est pas compliqué…

Il parlait d’une voix douce, persuasive :

— Que penses-tu de la vie que nous menons ici, toi et moi ?

— Elle est comme elle est, dit Isaïe.

— La solitude et la misère. Dans le temps, quand tu faisais le métier de guide, on pouvait se dire : le pays nourrit son homme. Mais la montagne n’existe plus pour toi, depuis ton accident. Et moi, je ne l’ai jamais beaucoup aimée.

Isaïe inclina la tête sur le côté pour mieux entendre. Au ton de son frère, il avait compris que la conversation était sérieuse. Il devait donc veiller à ne pas décevoir Marcellin par des propos inconsidérés.

— Va toujours, dit-il.

— Si quelque chose t’échappe, arrête-moi.

— Je t’arrêterai.

— Ailleurs, reprit Marcellin, les gens se remuent, s’amusent, font fortune. Pourquoi restons-nous à l’écart de tous, enlisés dans notre boue de neige, avec notre lampe à pétrole et nos moutons ?