Nous l’observâmes tous tandis qu’il levait ses appendices ser-pentesques et se mettait à faire ses exercices. Elongation, relaxation… Elongation, relaxation.
Au bout de deux ou trois minutes de cette gymnastique – c’était presque hypnotisant – je pris conscience qu’il me scrutait une nouvelle fois, mais avec beaucoup plus de délicatesse.
Je sentais de nouveau son contact à l’intérieur de ma tête, comme un remue-ménage dans la profondeur de mes pensées. Seulement, cette fois, je ne ressentais aucune douleur. J’avais simplement l’impression d’être étourdi, et le sentiment qu’il m’arrivait quelque chose, un peu comme une opération pratiquée sous anesthésie locale. Les autres semblaient l’avoir compris car ils ne bougèrent plus et gardèrent le silence.
Très bien. Si M’mrm’mlrr se montrait un peu plus civilisé, il pouvait compter sur ma coopération, décidai-je.
Aussi en profitai-je pour m’asseoir et le laissai-je explorer mon cerveau.
Puis tout à coup, il dut rencontrer le grand tableau de bord qui se trouvait quelque part là-dedans et débrancher la prise, parce que je m’évanouis instantanément et sans douleur. Clignotement.
Clignotement encore.
Épuisé, assoiffé, ayant l’impression qu’on m’avait découpé en morceaux et mal réassemblé, je levai les mains pour me frotter les yeux et aperçus le cadran de ma montre dans ce mouvement. Je la secouai, écoutai si elle tictaquait. Comme je le soupçonnais déjà, elle débloquait complètement. Ergo…
– Oui, environ trois heures, dit Ragma.
J’entendis Paul ronfler, s’arrêter, tousser et soupirer. Il sommeillait dans le fauteuil. Ragma était étendu par terre et fumait. M’mrm’mlrr était toujours les bras en l’air et remuait. Pas de Nadler en vue.
Je m’étirai, détendis muscle après muscle et écoutai mon squelette craquer comme un vieux plancher sur lequel on aurait trop marché.
– Eh bien, j’espère que vous avez appris quelque chose d’utile, dis-je.
– Oui, en effet, répondit Ragma. Comment vous sentez-vous ?
– Complètement détruit.
– Compréhensible. Oui, très compréhensible. On aurait dit, à vous voir, que votre cerveau pendant un moment était un véritable champ de bataille.
– Dites-moi tout.
– Pour commencer, dit-il, nous savons où se trouve la pierre des étoiles.
– Alors, vous aviez raison ? Tout le monde avait raison ? Je le savais – quelque part.
– Oui. Le souvenir devrait même vous être accessible à présent. Vous voulez essayer vous-même ? Une soirée. Un verre cassé. Le bureau…
– Attendez une minute. Laissez-moi réfléchir.
Je réfléchis. Et ce fut là. La dernière fois que j’avais vu la pierre des étoiles…
C’était la soirée que nous avions donnée pour enterrer la vie de garçon de Hal, une semaine avant son mariage. L’appartement était rempli de tous nos amis, l’alcool coulait à flots, nous faisions beaucoup de bruit. La fête s’était poursuivie jusqu’à deux ou trois heures du matin. Tout bien pesé, je dirais que cela avait été une soirée réussie. En tout cas, il semble que tout le monde était parti de bonne humeur et il n’y avait pas eu de blessés.
À l’exception d’un petit incident qui m’était arrivé.
Oui. Un coude avait poussé un verre sur la table. Il était tombé et s’était brisé. Mais il était vide. Rien à nettoyer. Cela se passait vers la fin de la soirée. Les gens se disaient : au revoir, partaient. J’avais donc laissé les morceaux là où ils étaient tombés. Plus tard. Mañana, peut-être.
Mais je savais que j’avais beaucoup bu, pouvais deviner comment je me sentirais le lendemain matin et ce que je ferais à n’en pas douter.
Je grognerais, jurerais et dirais à la lumière du jour que je n’avais pas besoin d’elle. Si elle persistait, je me roulerais hors de mon lit, me dirigerais tant bien que mal vers la cuisine pour faire du café – la première chose que je faisais tous les matins – puis irais dans la salle de bains pour entretenir ma forme pendant que le café passait. Invariablement pieds nus. Sans me rappeler que mon chemin était semé d’embûches. En tout cas, pendant un bref laps de temps, je ne m’en souviendrais pas.
Je pris alors la corbeille à papiers qui était derrière le bureau, m’accroupis non sans difficultés et me mis à ramasser les bouts de verre.
Naturellement, je m’étais coupé. Je m’étais baissé un peu trop en avant, avais perdu l’équilibre, tendu la main en avant pour me rattraper et trouvé un autre morceau de verre quand ma paume avait touché le plancher.
Je saignais mais je m’étais enroulé un mouchoir autour de la main et avais poursuivi ma tâche. Je savais que si je m’arrêtais pour soigner ma coupure, je serais tenté de laisser tout en plan. J’avais très envie de dormir.
Je ramassai donc tous les morceaux que je trouvai et essuyai le plancher avec des serviettes en papier humides. Cela fait, j’avais replacé la corbeille à papiers et m’étais affalé dans le fauteuil du bureau, parce qu’il était justement là et que j’en avais envie.
J’avais déroulé le mouchoir. Je saignais encore. Inutile de faire quoi que ce soit tant que ma thrombine ne ferait pas son devoir. Je m’étais donc adossé en attendant. Mes yeux s’étaient attardés un moment sur la copie de la pierre des étoiles dont nous nous servions comme presse-papiers. En fait, je l’avais même prise entre mes mains et l’avais tournée lentement en tirant un certain plaisir des jeux de lumière sur sa surface. Puis j’avais étendu mon bras sur le bureau parce que j’avais la tête lourde et qu’il m’était venu à l’esprit que mon biceps ferait un bon oreiller. Reposant de cette manière, les yeux toujours ouverts, j’avais continué à jouer avec la pierre, en ressentant un petit regret d’y avoir mis du sang, puis décidant que cela n’avait pas d’importance, car cela formait d’amusants contrastes ici et là. Adieu ! le monde.
Quelques heures plus tard, je m’étais réveillé, assoiffé et un peu courbatu, vu la position dans laquelle je m’étais endormi. Je m’étais levé, avais été à la cuisine où j’avais bu un verre d’eau, puis avais éteint toutes les lumières de l’appartement. Une fois dans ma chambre, je m’étais déshabillé lentement, assis sur mon lit, laissant mes vêtements par terre là où ils tombaient, m’étais glissé entre les draps et avais dormi tout le reste de la nuit.
Et c’était la dernière fois que j’avais vu la pierre des étoiles. Oui.
– Je m’en souviens, dis-je. Je dois en remercier le docteur. Tout m’est revenu maintenant. J’avais l’esprit embrumé par l’alcool et la fatigue, mais maintenant, ça y est.
– Ce n’était pas seulement dû à la boisson et la fatigue, dit Ragma.
– Quoi d’autre, alors ?
– Je vous ai dit que nous avions retrouvé la pierre.
– Oui, en effet. Mais je n’ai aucun souvenir à ce propos. Je me souviens simplement de la dernière fois que je l’ai vue, pas de ce qu’elle est devenue.
Paul toussota pour s’éclaircir la gorge. Ragma lui jeta un coup d’œil.
– Allez-y, dit-il.
– Quand j’ai travaillé sur cette pierre, dit Paul, j’ai dû procéder selon des techniques qui n’étaient pas très satisfaisantes. Je veux dire que je n’allais pas casser cet objet inestimable dans le seul but de l’analyser. Outre des raisons purement esthétiques, on aurait pu le découvrir. Je n’avais aucune idée de la profondeur des analyses extra-terrestres. Si je l’avais altérée d’une manière ou d’une autre, j’aurais pu avoir des ennuis. Heureusement, elle était transparente à la lumière. Je me suis donc concentré sur ses effets optiques. J’ai fait une inspection topologique très détaillée de toute sa surface. Avec cette analyse et son poids, j’avais une idée de sa composition. Alors qu’à l’époque je n’avais d’autre préoccupation que d’en faire une copie, j’avais quand même été frappé par le fait que l’objet semblait être une masse de protéines étrangement cristallisées…