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– J'ai de drôles de nouvelles.

Ivory retint sa respiration et écouta attentivement son interlocuteur.

– Mes amis en Chine ont retrouvé la trace de votre archéologue.

– Vivante ?

– Oui, mais elle n'est pas près pour autant de rentrer en Europe.

– Pourquoi cela ?

– Vous allez avoir du mal à avaler la pilule, elle a été arrêtée et incarcérée.

– C'est absurde ! Pour quel motif ?

Lorenzo, alias ROME, compléta un puzzle dont bien des pièces manquaient encore à Ivory. Les moines du mont Hua Shan se trouvaient sur la berge de la Rivière Jaune quand le 4 × 4 d'Adrian et Keira s'y était précipité. Trois d'entre eux avaient plongé pour les remonter des eaux tourbillonnantes. Adrian fut sorti de la voiture le premier et conduit d'urgence à l'hôpital par des ouvriers qui passaient en camion. Ivory connaissait la suite, il était venu en Chine s'occuper de lui et avait fait le nécessaire pour le rapatrier. Pour Keira, les choses s'étaient présentées autrement. Les moines avaient dû s'y reprendre à trois fois avant de la libérer de la carcasse qui dérivait. Quand ils l'avaient ramenée sur la terre ferme, le camion était déjà parti. Ils l'emmenèrent inconsciente jusqu'au monastère. Le lama apprit très vite que les commanditaires de cette tentative d'assassinat appartenaient à une triade de la région, dont les ramifications s'étendaient jusqu'à Pékin. Il cacha Keira et subit les violences infligées par les individus qui vinrent lui rendre visite quelques jours plus tard. Il jura que si ses disciples avaient bien plongé pour tenter de sauver ces Occidentaux de la noyade, ils n'avaient rien pu faire pour la jeune femme qui avait péri. Les trois moines qui l'avaient secourue souffrirent le même interrogatoire, aucun ne parla. Keira resta dix jours comateuse, une infection retarda sa guérison, mais les moines vinrent à bout de son mal.

Lorsqu'elle fut rétablie et en état de voyager, le lama la fit envoyer loin de son monastère où l'on risquait encore de la chercher. Il avait prévu de la déguiser en moine le temps que les choses se calment.

– Et que s'est-il passé ensuite ? interrogea Ivory.

– Là, vous n'allez pas le croire, répondit Lorenzo, car, hélas, le plan du lama ne s'est pas du tout déroulé comme il l'avait prévu.

La conversation dura encore dix minutes. Lorsque Ivory raccrocha, sa carte téléphonique était épuisée. Il se précipita à son hôtel, boucla son bagage et sauta dans un taxi. De son portable, il appela Walter en route pour le prévenir qu'il le rejoignait.

Ivory arriva une demi-heure plus tard au pied du grand bâtiment perché sur la colline d'Athènes. Il prit l'ascenseur jusqu'au troisième étage et se précipita dans le couloir à la recherche de la chambre 307. Il frappa à la porte et entra. Walter écouta, bouche bée, ce qu'Ivory lui raconta.

– Voilà, mon cher Walter, vous savez tout, ou presque.

– Dix-huit mois ? C'est épouvantable ! Vous avez une idée de la façon de la faire libérer ?

– Non, pas la moindre. Mais voyons le côté positif des choses, nous avons maintenant l'assurance qu'elle est en vie.

– Je me demande comment Adrian accueillera cette information, j'ai peur que cela ne l'atteigne encore plus.

– Je serais déjà tellement soulagé qu'il puisse l'apprendre, répondit Ivory en soupirant. Quelles sont les nouvelles à son sujet ?

– Aucune hélas, sinon que tout le monde semble optimiste, on me dit que ce n'est plus que l'affaire d'un jour, peut-être même de quelques heures, avant de pouvoir lui parler.

– Souhaitons que cet optimisme soit justifié. Je rentre à Paris aujourd'hui, je dois trouver le moyen de sortir Keira de cette situation. Occupez-vous d'Adrian ; si la chance vous permet de vous entretenir avec lui, ne lui dites encore rien.

– Je ne pourrai pas tenir le sort de Keira secret, c'est impossible, il m'étranglerait vif.

– Je ne pensais pas à cela. Ne lui faites pas partager nos soupçons, c'est encore trop tôt ; j'ai mes raisons. À bientôt, Walter, je reprendrai contact avec vous.

*

*     *

Garther

– Quelle promesse as-tu faite à ce lama ?

Tu me regardes, désolée, et tu hausses les épaules. Tu m'apprends que ceux qui ont attenté à nos vies reprendraient leur chasse même au-delà des frontières, s'ils apprenaient que tu as survécu. S'ils ne pouvaient mettre la main sur toi, je serais le premier dont ils se chargeraient. En échange de tous les services qu'il nous a rendus, le lama t'a demandé de lui donner deux ans de ta vie. Deux années d'une retraite, que tu pourrais mettre à profit pour réfléchir et décider de la suite à donner à ton existence. « Il n'y aura pas de seconde chance, t'a-t-il dit. Deux ans pour faire le point sur une vie que l'on a failli perdre, ce n'est pas un si mauvais marché. » Lorsque la situation serait apaisée, le lama trouverait le moyen de te faire repasser la frontière.

– Deux ans pour sauver nos deux vies, c'est tout ce qu'il m'a demandé, et j'ai accepté le pacte. J'ai tenu le coup, parce que tu étais hors de danger. Si tu savais combien de fois dans cette retraite j'ai imaginé tes journées, revisité les endroits où nous nous sommes promenés ; si tu savais combien de moments j'ai passés dans ta petite maison de Londres... J'ai peuplé mes journées de chacun de ces instants imaginaires.

– Je te promets que...

– Plus tard, Adrian, me dis-tu en posant ta main sur ma bouche. Demain, tu partiras. Il me reste dix-huit mois à patienter. Ne t'inquiète pas pour moi, la vie ici n'est pas si pénible que cela, je suis au grand air, j'ai du temps pour réfléchir, beaucoup de temps. Ne me regarde pas comme si j'étais une sainte ou une illuminée. Et ne te prends pas pour plus important que tu ne l'es ; je ne fais pas ça pour toi, mais pour moi.

– Pour toi ? Qu'est-ce que tu y gagnes ?

– Ne pas te perdre une deuxième fois. Si je n'avais pas signalé ta présence aux moines, tu aurais péri dans la forêt la nuit dernière.

– C'est toi qui les as prévenus ?

– Je n'allais pas te laisser mourir de froid !

– Promesse de lama ou pas, on fiche le camp d'ici. Je t'emmène, de gré ou de force, même si je dois t'assommer.

Pour la première fois depuis longtemps, je revois ton sourire, un vrai sourire. Tu poses ta main sur ma joue et la caresses.

– D'accord, fichons le camp ; de toute façon, je ne tiendrais pas si je te voyais partir. Et je te haïrais de me laisser ici.

– Combien de temps avant que tes geôliers se rendent compte que tu n'es plus dans ta cellule ?

– Mais ce ne sont pas des geôliers, je suis libre de circuler où bon me semble.

– Et ce moine qui t'accompagnait à la rivière, ce n'était pas pour te surveiller ?

– Pour m'escorter, au cas où il m'arriverait quelque chose en chemin. Je suis la seule femme de ce monastère, alors pour faire ma toilette je vais chaque nuit à la rivière. Enfin, je l'ai fait tout l'été et depuis le début de l'automne, mais hier soir c'était ma dernière sortie.

J'ai ouvert mon paquetage, sorti un pull-over, un pantalon et te les ai tendus.

– Qu'est-ce que tu fais ?

– Enfile ces vêtements, nous partons tout de suite.

– L'expérience d'hier ne t'a donc pas suffi ? Il doit faire zéro dehors, il fera moins dix dans une heure. Nous n'avons aucune chance de traverser cette plaine de nuit.

– Pas plus que de la traverser en plein jour sans se faire repérer ! Une heure de marche, tu crois que nous pouvons survivre ?

– Le premier village est à une heure... en voiture ! Et nous n'en avons pas.

– Je ne te parle pas d'un village, mais d'un campement nomade.