Tendu, épuisé, mais jubilant à l’idée de la rédemption de Caliban Driller, il sortit de la chapelle et se dirigea vers le centre de contrôle. À mi-chemin, sa route se trouva bloquée par un individu de la même taille que lui – un autre alpha. Cela lui sembla bizarre. Watchman en avait encore pour plusieurs heures avant d’être au repos ; quand sa journée serait terminée, l’alpha Euclid Planner devait arriver pour le remplacer. Mais cet alpha n’était pas Planner. Il lui était parfaitement inconnu.
L’étranger dit :
— Watchman, pouvez-vous me consacrer un moment ? Je me présente : Siegfried Fileclerk, du Parti pour l’Égalité des Androïdes. Bien entendu, vous avez connaissance de l’amendement constitutionnel que nous avons l’intention de faire introduire par nos amis à la prochaine session du Congrès. On a suggéré qu’étant donné votre étroite association avec Siméon Krug vous pourriez favoriser notre désir de contacter Krug, afin d’obtenir son accord pour…
Watchman intervint :
— Vous devez certainement connaître ma position en ce qui concerne l’engagement politique.
— Oui, mais en ce moment la cause de l’égalité des androïdes…
— Peut être servie de bien des façons. Je n’ai pas l’intention d’exploiter mes relations avec Krug à des fins politiques.
— L’amendement constitutionnel…
— Foutaises. Foutaises. Ami Fileclerk, voyez-vous ce bâtiment, là-bas ? C’est notre chapelle. Je vous recommande d’y aller pour laver votre âme de toutes vos fausses valeurs.
— Je n’appartiens pas à la communion de votre Église, dit Siegfried Fileclerk.
— Et je ne suis pas membre de votre parti politique, dit Thor Watchman. Excusez-moi. Mes responsabilités me réclament au centre de contrôle.
— Il vaudrait peut-être mieux que je vous voie après la fin de votre journée de travail.
— Mais alors vous prendriez sur mon repos, dit Watchman.
Il s’éloigna rapidement. Il fut obligé d’appliquer l’un des rituels neuraux de tranquillisation pour dissiper la colère et l’irritation qui montaient en lui.
Le Parti de l’Égalité pour les Androïdes, pensa-t-il avec mépris. Imbéciles ! Maladroits ! Imbéciles !
7
Manuel Krug avait eu une journée chargée. 0800, Californie. Réveil à sa maison de la côte de Mendocino. Le turbulent Pacifique presque à sa porte ; une forêt de séquoias de mille hectares pour jardin ; Clissa à son côté dans le lit, douce comme une chatte, timide comme une chatte. L’esprit embrumé par la soirée de la veille avec le Groupe Spectrum de Taïwan, où il s’était laissé aller à boire trop de liqueur de millet-et-gingembre de Nick Ssu-ma. L’image de son intendant bêta sur l’écran flottant, lui murmurant d’un ton pressant : « Monsieur, monsieur, levez-vous je vous en prie ! Votre père vous attend à la tour. »
Clissa se blottissant près de lui, Manuel. Clignant des paupières, luttant pour disperser le vague qui lui embrumait l’esprit.
« Monsieur ? Je vous demande pardon, mais vous avez laissé des instructions très strictes pour qu’on vous réveille. » Une note de quarante cycles traversa le plancher ; un cône sonore de quinze mégacycles descendit du plafond ; et lui, empalé entre les deux, incapable de se réfugier dans le sommeil. Crescendo. Éveil, mauvaise humeur, grogne. Puis, une surprise : Clissa remuait, tremblante, lui prenait la main et la posait sur un de ses petits seins. Ses doigts convergeaient sur le mamelon, et le trouvaient mou. Comme prévu. Avance courageuse de la part de la femme-enfant, mais la chair était faible et l’esprit était fort. Ils étaient mariés depuis deux ans ; et malgré tous ses efforts et toute sa technique, il n’était pas parvenu à éveiller ses sens.
— Manuel… chuchota-t-elle, caresse-moi… partout… !
Il se sentit cruel de refuser.
— Plus tard, dit-il, comme les deux terribles vagues sonores se rejoignaient dans son cerveau. Il faut nous lever. Le patriarche nous attend. Aujourd’hui, nous allons à la tour.
Clissa fit la moue. Ils dégringolèrent du lit. Instantanément, le tintamarre cessa. Ils prirent leur douche, leur petit déjeuner, s’habillèrent.
— Tu es bien sûr d’avoir envie que je vienne ? demanda-t-elle.
— C’est toi que mon père a tout spécialement invitée. Il trouve qu’il est grand temps que tu voies la tour. Tu n’as pas envie de venir ?
— J’ai peur de faire une bêtise, de dire des naïvetés. Je me sens terriblement jeune quand je suis près de lui.
— Mais tu es terriblement jeune. De toute façon, tu lui plais. Tu n’as qu’à faire semblant d’être absolument fascinée par la tour, et il te pardonnera toutes les bêtises que tu pourras dire.
— Et les autres – le sénateur Fearon, et le savant, tous les autres, quoi… Manuel, je me sens déjà mal à l’aise !
— Clissa…
— D’accord, d’accord.
— Et n’oublie pas : la tour va te frapper comme la plus magnifique entreprise de l’humanité depuis le Taj Mahal. Dis-lui ça quand tu l’auras vue. En plus court, mais quelque chose dans le même genre, avec des mots à toi.
— Mais il y croit vraiment à sa tour, non ? demanda-t-elle. Il croit vraiment qu’il va parler aux gens des étoiles ?
— Oui.
— Et combien ça lui coûte ?
— Des milliards, dit Manuel.
— Mais il gaspille notre héritage à construire cette tour. Il dépense tout !
— Non, pas tout. Nous ne manquerons jamais d’argent. De toute façon, c’est lui qui a gagné cet argent, c’est à lui de le dépenser.
— Mais c’est une obsession… une fantaisie…
— Assez, Clissa ! Ça ne nous regarde pas !
— Dis-moi au moins une chose. Suppose que ton père meure demain et que tu lui succèdes. Qu’arriverait-il à la tour ?
Manuel composa les coordonnées pour le voyage en transmat vers New York.
— J’arrêterais le travail après-demain, dit-il. Mais je t’étripe si tu le lui dis. Viens, maintenant. En route !
1140, New York. La matinée était déjà presque passée, et pourtant il n’était levé que depuis quarante pauvres minutes frénétiques, après s’être réveillé à huit heures. C’était un des petits ennuis de la société du transmat : on n’arrêtait pas de perdre de grands blocs de temps en sautant de l’ouest à l’est.
Naturellement, il y avait des avantages qui compensaient, quand on se déplaçait dans l’autre sens. Au cours de l’été 16, la veille de son mariage, Manuel et quelques-uns de ses amis du Groupe Spectrum avaient poursuivi l’aube tout autour du monde. Ils avaient commencé un samedi à 0600, dans la Réserve de Chasse d’Amboseli, tandis que le soleil se levait derrière le Kilimandjaro, puis ils étaient allés à Kinshasa, Accra, Rio, Caracas, Vera Cruz, Albuquerque, Los Angeles, Honolulu, Auckland, Brisbane, Singapour, Phnom-Penh, Calcutta, La Mecque. Pas de visas, dans le monde du transmat, ni de passeports ; ces pièces s’étaient périmées avec l’avènement des voyages instantanés. Le soleil suivait péniblement, comme toujours, à moins de deux mille kilomètres à l’heure ; les bonds des voyageurs n’étaient pas entravés par un tel handicap. Ils s’arrêtaient un quart d’heure ici, vingt minutes là, sirotant un cocktail ou grignotant un flotteur, achetant de petits souvenirs en visitant des monuments célèbres de l’Antiquité, et pourtant ils gagnaient constamment sur le temps, s’enfonçant de plus en plus loin dans la nuit de la veille, précédant le soleil dans leur course folle autour du globe, et arrivant même jusqu’au vendredi soir. Bien entendu, ils avaient reperdu tout le temps gagné en traversant le méridien d’origine, et ils s’étaient trouvés catapultés en plein samedi après-midi. Mais ils avaient récupéré une partie de leur perte en continuant vers l’ouest, et quand ils étaient revenus au Kilimandjaro, leur point de départ, il n’était pas encore onze heures le même samedi matin, et ils avaient fait le tour du monde et vécu un vendredi et demi.