Watchman traversait le secteur nord du chantier quand Spaulding émergea du groupe des petits dômes de service qui se dressaient un peu plus loin. L’androïde tenta de faire celui qui ne l’avait pas vu.
— Watchman ? cria l’ectogène.
L’air profondément concentré, Watchman continua.
— Alpha Watchman ! cria Spaulding, d’une voix plus officielle, plus tranchante.
Maintenant, il était impossible à l’alpha de continuer à ignorer Spaulding. Se retournant, il admit tacitement la présence de Spaulding en s’arrêtant pour qu’il le rejoigne.
— Oui ? dit Watchman.
— Vous connaissez ces bâtiments ? demanda Spaulding, montrant les dômes de service.
Watchman haussa les épaules.
— Entrepôts, toilettes, cuisines, une infirmerie, etc. Pourquoi ?
— J’inspectais ce secteur quand je suis arrivé devant un dôme dont on m’a refusé l’entrée. Deux bêtas insolents m’ont donné des tas de raisons pour m’expliquer pourquoi je ne pouvais pas entrer.
La chapelle ! Watchman se raidit.
— À quoi sert donc ce bâtiment ? demanda Spaulding.
— Je ne vois vraiment pas duquel vous parlez.
— Je vais vous le montrer.
— Une autre fois, répliqua Watchman, très tendu. Ma présence est requise au centre de contrôle.
— Vous y arriverez cinq minutes en retard. Allez-vous venir avec moi ?
Watchman ne vit pas le moyen de se dérober. Acquiesçant avec raideur, il céda et suivit Spaulding dans le secteur des services, espérant que l’ectogène se perdrait au milieu des dômes. Mais Spaulding ne se perdit pas. Il se dirigea droit sur la chapelle par le chemin le plus direct et montra d’un geste théâtral la construction grise d’apparence si banale.
— Celui-là, dit-il. Qu’est-ce que c’est ?
Deux bêtas de la classe des Gardiens étaient de service à l’extérieur. Ils avaient l’air calme, mais l’un d’eux fit un signe de détresse à Watchman quand celui-ci le regarda. Watchman répondit par le signe de réconfort.
Il dit :
— Je ne suis pas familiarisé avec ce bâtiment. Mes amis, à quoi sert-il ?
Le bêta de gauche répondit du tac au tac :
— Il contient des appareils pour le système de réfrigération, Alpha Thor.
— Est-ce bien ce qu’on vous a dit ? demanda Watchman à l’ectogène.
— Oui, dit Spaulding. J’ai exprimé le désir d’en inspecter l’intérieur. On m’a dit qu’il serait dangereux pour moi d’y entrer. J’ai répondu que je connaissais les techniques élémentaires de sécurité. On m’a dit alors que ce serait pour moi physiquement désagréable. J’ai répondu que je pouvais supporter l’inconfort dans des limites raisonnables et que j’étais seul juge de ces limites. Sur quoi on m’a informé que de délicates opérations de maintenance sont en cours à l’intérieur, et que de m’y admettre pourrait compromettre la réussite du travail en cours. On m’a engagé à visiter à la place un autre dôme de réfrigération, quelques centaines de mètres plus loin. À aucun moment de cette conversation les deux bêtas que vous voyez ici ne m’ont laissé approcher de l’entrée du dôme. Je crois, Alpha Watchman, qu’ils m’en auraient même empêché par la force si j’avais essayé. Watchman, que se passe-t-il là-dedans ?
— Avez-vous envisagé l’éventualité que tout ce que vous ont dit ces deux bêtas est vrai ?
— Leur entêtement éveille mes soupçons.
— Qu’est-ce que vous pensez qu’il renferme ? Un bordel pour androïdes ? Le quartier général d’une conspiration ? Une cachette de psycho-bombes ?
Spaulding dit d’un ton tranchant :
— À ce stade, les efforts déployés pour m’empêcher d’entrer m’inquiètent plus que ce qu’il y a dedans. En tant que secrétaire particulier de Siméon Krug…
Les deux bêtas, très raides, se mirent automatiquement à faire le signe Krug-soit-loué. Watchman les fusilla du regard et ils baissèrent les mains.
» … je jouis sans aucun doute du privilège d’inspecter tout ce qui se passe sur le chantier, continua Spaulding, qui, de toute évidence, n’avait rien remarqué. C’est pourquoi…
Watchman, l’observa avec attention, essayant de déterminer ce qu’il pouvait savoir. Spaulding faisait-il des histoires simplement pour le plaisir ? Était-il en fureur seulement parce que son incapacité à pénétrer dans un bâtiment sans importance apparente piquait sa curiosité et, à ses yeux, diminuait son autorité ? Ou était-il déjà au courant de la nature du dôme et faisait-il ce numéro simplement pour mettre Watchman au supplice ?
Il n’était jamais facile de déterminer les motivations de Spaulding. La source de son hostilité envers les androïdes était évidente : elle venait de son origine. Son père, encore jeune, avait craint que quelque accident imprévisible ne le diminuât avant qu’il n’ait reçu son permis de procréation ; sa mère avait trouvé détestable la seule pensée de porter un enfant. Ainsi, tous deux avaient déposé leurs gamètes dans une banque de surgélation. Peu après, ils avaient trouvé la mort sur Ganymède, dans une avalanche. Leurs familles étaient riches et politiquement influentes, mais il avait fallu néanmoins quinze ans de litiges avant qu’un décret de désirabilité génétique fût promulgué, permettant l’attribution rétroactive d’un permis de procréation aux ovules et au sperme surgelés du couple défunt.
Léon Spaulding avait alors été conçu à la suite d’une fertilisation in vitro et placé dans une matrice en acier, dont il avait été expulsé au bout des 266 jours réglementaires. Dès l’instant de sa naissance, il avait joui de tous les droits légaux d’un être humain, y compris le droit d’hériter de ses parents. Pourtant, comme la plupart des ectogènes, la frontière imprécise séparant le né-de-l’Éprouvette du né-de-la-Cuve le mettait mal à l’aise, et il renforçait sa notion d’identité en montrant du mépris pour ceux qui étaient entièrement synthétiques, et non les rejetons artificiellement conçus de gamètes naturels. Les androïdes, au moins, n’avaient pas l’illusion d’avoir eu des parents ; les ectogènes, parfois, doutaient d’en avoir eu. En un sens, Watchman avait pitié de Spaulding, qui occupait une place inconfortable, à mi-chemin entre le monde des individus entièrement naturels et celui des individus entièrement artificiels. Mais, si Spaulding était mal adapté à sa condition, cela n’éveillait guère de compassion en Watchman.
Et de toute façon, il serait désastreux de laisser Spaulding pénétrer dans la chapelle. Essayant de gagner du temps, Watchman dit :
— La question est facile à régler. Attendez un instant pendant que je vais voir ce qui se passe.
— Je vous accompagne, dit Spaulding.
— Ces bêtas disent que ce serait dangereux.
— Plus dangereux pour moi que pour vous ? je vais avec vous, Watchman.
L’androïde fronça les sourcils. Ne considérant que leur rang dans l’organisation, ils étaient égaux, lui et Spaulding ; ils ne pouvaient s’obliger l’un l’autre à faire ce qu’ils ne voulaient pas, ils ne pouvaient s’accuser l’un l’autre d’insubordination. Mais le fait est qu’il était androïde et que Spaulding était humain et, dans n’importe quel conflit de volontés entre androïde et humain, tous autres facteurs étant égaux, l’androïde était obligé de céder. Spaulding marchait déjà vers l’entrée du dôme.
Watchman dit en toute hâte :