— J’ai des insomnies… et je voulais savoir si tu étais bien installée.
— Il faudrait être difficile.
Elle s’approcha du lit, s’assit à côté de moi, et me prit les mains.
— Tu es radieuse, Diane.
— Merci.
— On va rattraper le temps perdu.
— Oui.
— Si tu savais comme je suis heureuse de t’avoir près de moi quelques jours… Ma seconde fille est à la maison…
L’émotion me rendit muette.
— Couche-toi.
Elle se leva, je me rallongeai. Elle me borda et m’embrassa le front.
— Dors bien, ma petite fille.
Je m’endormis paisiblement.
Le lendemain après-midi, Abby voulut que nous allions marcher toutes les deux sur la plage. Pour qu’elle ne se fatigue pas trop, Jack nous déposa en voiture à proximité. Nous avancions bras dessus, bras dessous, à petits pas. La main d’Abby calmait mes tremblements ; je ne voyais que mon cottage. J’avais cru mourir de chagrin dans cette maison. Mais ces quatre murs avaient aussi contribué à me faire devenir celle que j’étais aujourd’hui.
— Personne n’y a habité depuis ton départ.
— Pourquoi ?
— Il est à toi… J’ai pris les clés, veux-tu y entrer ?
— Non, je ne souhaite pas remuer tout ça.
— Je comprends.
Nous poursuivîmes notre balade sur la plage, non sans recevoir quelques gouttes de pluie. Mais je faisais confiance au flair météorologique de Jack, qui nous avait assuré qu’il n’y aurait pas de grain avant plusieurs heures. J’aimais cette plage, cette mer d’un bleu menaçant, ce vent qui faiblissait à peine. À cet endroit, j’avais pleuré Colin et Clara, j’avais ri, j’avais découvert le vrai Edward, j’avais rencontré Judith. Et je m’étais roulée dans le sable.
— Edward a toujours son chien ?
— Plus fou que jamais. Tiens, regarde-le qui arrive !
Abby me lâcha et recula de quelques pas en riant. Entendre cet aboiement me remplit de joie et d’excitation. J’en avais passé, du temps, avec Postman Pat ! Il arrivait en courant. Je tapai sur mes genoux pour le faire venir à moi et, comme avant, il me sauta dessus et me fit tomber à la renverse.
— Comment vas-tu, mon chien ? lui demandai-je alors qu’il me léchait le visage.
— Il t’a reconnue, me dit Abby.
— C’est incroyable !
Je réussis à me relever et lui envoyai un bâton au loin, en m’interrogeant sur l’absence de son maître.
— Edward le laisse en liberté, maintenant ?
— Non, il doit être avec Declan.
— Qui est Declan ?
Abby n’eut pas le temps de me répondre ; une petite voix l’appelait à tue-tête derrière moi. Je me retournai, et eus un mouvement de recul en découvrant un petit garçon qui courait vers nous, plus précisément vers Abby. Il se jeta sur elle et se blottit contre son ventre. Un nœud se forma dans ma gorge, la présence de cet enfant ternissait mes retrouvailles avec la plage et suscitait trop de questions pour ma tranquillité d’esprit.
— Abby !
— Oui, Diane ?
— À qui est cet enfant ?
Elle sembla mal à l’aise, ce qui était rarement son cas et qui accentua mon angoisse.
— Alors, à qui est-il ?
— À moi, dit Edward, derrière moi.
Je fis volte-face. Il était à moins de un mètre, et me regardait droit dans les yeux. Je scrutai alternativement cet enfant et lui. La ressemblance était frappante. Ce petit garçon, dont on sentait déjà qu’il serait un solide gaillard une fois adulte, était un modèle réduit d’Edward : les cheveux blond foncé en bataille, les traits durs et fiers, mais avec le sourire en plus. Sauf que cet enfant avait au moins cinq ans… Mes calculs furent interrompus par une petite main qui tirait sur mon manteau.
— Tu t’appelles comment ?
Incapable de lui répondre, je le fixai ; mêmes yeux inquisiteurs que son…
— Declan, je te présente une amie de la famille, c’est Diane, lui répondit Abby. On va laisser papa parler avec elle, d’accord ?
Il haussa les épaules, se moquant de son sort.
— Edward, dînez tous les deux à la maison, proposa Abby. Je prends Declan avec moi.
— Il est hors de question que tu rentres à pied, je te ramène en voiture.
— Je ne crois pas que ton fils ait besoin d’entendre votre conversation.
— Je vais vous déposer, et je rejoins Diane après.
Je n’avais pas mon mot à dire. Comme à la grande époque ! Edward siffla son chien, fit signe à son fils de le suivre sans lui dire un mot, et prit la direction de sa voiture garée devant chez lui. Abby vint vers moi.
— Tu m’aides à marcher ? me demanda-t-elle en prenant mon bras.
Ce fut moi qui m’accrochais à elle, plutôt que le contraire. Je fixai mes pieds, incapable de regarder devant moi et d’assister à cette scène familiale : Edward marchant avec son fils et son chien.
— Ne sois pas trop dure avec lui, ma petite chérie, me dit-elle avant de monter en voiture.
Edward s’approcha, je reculai en le fusillant du regard.
— Tu veux attendre chez moi ?
— Et puis quoi encore ?
— Ne commence pas…
Je reconnus son ton cassant. La moutarde me montait au nez, mais je me retins par respect pour Abby. Je lui tournai le dos et repartis vers la plage.
Durant un quart d’heure, je tournai en rond, je lançai des pierres dans l’eau de toutes mes forces, et j’enchaînai les cigarettes. Voilà qu’il était père de famille ! S’il y avait bien une chose impossible, c’était ça. Qu’il ait retrouvé une femme était tout à fait normal, elle aurait même pu avoir déjà des enfants ! Mais qu’il ait un fils à lui, dont il ne pouvait renier l’origine ! Un enfant de cet âge, qui plus est ! Pourquoi fallait-il toujours qu’il me mette à l’épreuve ?
Le crissement de ses pneus m’avertit de son retour. Je me raidis davantage et explosai quand il m’eut rejointe :
— Comment as-tu pu me cacher un truc pareil ? Tu as un fils de plus de cinq ans ! Et tu ne m’as rien dit ? C’est ta philosophie de mentir et de cacher l’essentiel de ta vie ? Tu m’avais déjà caché ta pétasse ! Et là, ton…
— Tais-toi ! De quel droit me poses-tu ces questions ? Tu es partie ! Tu n’as jamais pris de nouvelles ! Tu as refait ta vie !
L’attaque me fit reculer. Il me tourna le dos et s’alluma une cigarette. Je me sentis mal, l’heure des reproches avait sonné pour moi. Il avait raison, je l’avais laissé alors qu’il était prêt à tant de choses avec moi. Pourtant, je ne pouvais pas m’arrêter, j’avais besoin de réponses.
— Étais-tu au courant de son existence quand j’étais là ?
— Comment peux-tu imaginer une chose aussi ignoble ? me rétorqua-t-il en me faisant face à nouveau, le regard noir.
— Ne compte pas t’en sortir si facilement. Je n’attendrai pas l’arrivée de Judith pour avoir les explications sur ta vie. C’est fini, cette époque-là. Ou tu passes à table et tu m’expliques d’où il vient…
— Ou quoi ?
— Je m’en vais direct. Dès ce soir.
Je n’aimais pas ce que j’étais en train de faire, mais je n’avais pas le choix. Il restait silencieux.
— Si je pars maintenant, c’est Abby qui en souffrira.
Il se prit la tête entre les mains, s’ébouriffa les cheveux et regarda la mer.
— J’ai appris l’existence de Declan il y a un peu plus de six mois. Et ça fait quatre mois qu’il vit ici.
Il marcha vers des rochers et s’y assit. Je l’observai de longues secondes avant de me décider à le rejoindre. Il semblait tellement mal, je le voyais à sa façon de tirer sur sa cigarette. S’il avait pu l’ingérer, il l’aurait fait. La fatigue perçue en le revoyant à Paris émanait de tous les pores de sa peau. C’était plus que ça, c’était de l’épuisement, un épuisement psychique. Il était écrasé par un poids dont il n’arrivait pas à se délester. Les choses avaient changé entre nous, mais sa détresse m’était insupportable, et ce que je lui demandais de faire en se confiant était une épreuve pour lui. Il me lança un regard en biais quand je m’assis à ses côtés. Je remontai mon col et attendis qu’il entame son récit.