Lorsque Plikt comprit que Valentine disait la vérité, elle fut totalement déconcertée. Pendant toutes ces années, elle avait considéré Andrew Wiggin comme un sujet de recherches et le premier Porte-Parole des Morts comme son inspirateur. Découvrir qu’il s’agissait d’une seule et même personne la réduisit au silence pendant une demi-heure.
Puis les deux femmes parlèrent, se firent des confidences et en vinrent à se faire confiance mutuellement, jusqu’au moment où Valentine demanda à Plikt d’être la préceptrice de ses enfants et sa collaboratrice dans ses publications et son enseignement. Jakt fut surpris de cette nouvelle présence dans la demeure mais, finalement, Valentine lui confia les secrets que Plikt avait découverts dans ses recherches, ou bien lui avait arrachés. Ils devinrent la légende de la famille et les enfants grandirent en entendant raconter l’histoire merveilleuse de leur oncle Ender, depuis longtemps disparu, que l’on considérait comme un monstre sur toutes les planètes, mais qui, en réalité, était un peu un sauveur, ou un prophète ou, au moins, un martyr.
Les années passèrent, la famille prospéra et la douleur liée à la disparition d’Ender devint, pour Valentine, de la fierté et, finalement, une grande impatience. Elle voulait qu’il arrive rapidement sur Lusitania, qu’il résolve le problème des piggies, qu’il accomplisse son destin apparent d’apôtre des ramen. Ce fut Plikt, la bonne luthérienne, qui apprit à Valentine à concevoir la vie d’Ender en termes religieux ; la stabilité inébranlable de sa vie de famille, et le miracle que constituait chacun de ses cinq enfants se combinèrent pour insinuer en elle des émotions, sinon des doctrines, de foi.
Cela affecta aussi les enfants, bien entendu. L’histoire de l’oncle Ender, du fait qu’ils ne pouvaient en parler à personne, acquit des connotations surnaturelles. Syfte, l’aînée, était particulièrement intriguée et, même lorsqu’elle atteignit vingt ans, et que la rationalité prit le pas sur l’adoration primitive, enfantine, de l’oncle Ender, elle resta obsédée par lui. C’était un être de légende, pourtant il vivait encore, sur une planète où il n’était pas impossible de se rendre.
Elle ne dit rien à ses parents, cependant elle se confia à son ancienne préceptrice :
— Un jour, Plikt, je le rencontrerai. Je le rencontrerai et je l’aiderai dans son travail.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il aura besoin d’aide ? De ton aide, en tout cas ?
Plikt restait toujours sceptique jusqu’à ce que son élève l’ait convaincue.
— Il n’a pas agi seul, la première fois, n’est-ce pas ?
Et les rêves de Syfte l’entraînaient vers l’inconnu, loin des neiges de Trondheim, vers une planète lointaine sur laquelle Ender Wiggin n’avait pas encore posé le pied. Habitants de Lusitania, vous ne savez pas quel grand homme va marcher sur votre terre et se charger de votre fardeau. Et je le rejoindrai, le moment venu, bien que cela soit une génération trop tard… Sois prête à me recevoir, moi aussi, Lusitania. Dans son vaisseau interstellaire, Ender Wiggin ignorait qu’il transportait avec lui le fret des rêves des autres. Il n’y avait que quelques jours qu’il avait laissé Valentine en larmes sur le quai. Pour lui, Syfte n’avait pas de nom ; elle était le gonflement du ventre de Valentine et rien de plus. Il commençait tout juste à ressentir la douleur de l’absence de Valentine – douleur qu’elle avait surmontée depuis longtemps. Et ses pensées étaient très éloignées de ses nièces et neveux inconnus, sur une planète de glace.
Il pensait à une jeune fille solitaire et torturée, Novinha, se demandant quel effet auraient sur elle les vingt-deux ans du voyage, ce qu’elle serait devenue quand ils se rencontreraient. Car il l’aimait, comme on peut seulement aimer un être qui est un écho de soi-même au moment du chagrin le plus intense.
OLHADO
Leur seul contact avec les autres tribus semble être la guerre. Lorsqu’ils racontent des histoires (généralement par temps de pluie), elles évoquent pratiquement toujours les batailles et les héros. Elles se terminent toujours par la mort, celle des héros comme celle des lâches. Si l’on peut se fier aux indications contenues dans ces récits, les piggies n’espèrent pas survivre à la guerre. Et ils ne s’intéressent absolument pas aux femelles des ennemis, qu’il s’agisse de viol, de meurtre ou d’esclavage, traitements traditionnellement réservés par les êtres humains aux femmes des soldats vaincus.
Cela signifie-t-il qu’il n’existe pas d’échange génétique entre les tribus ? Absolument pas. Il est possible que les échanges génétiques soient réalisés par les femelles, qui disposent peut-être d’un système leur permettant de négocier les faveurs génétiques. Compte tenu de la soumission apparente des mâles dans la société des piggies, cela pourrait parfaitement exister sans que les mâles soient au courant ; ou bien cela pourrait leur faire tellement honte qu’ils se refusent à nous en parler.
Ils aiment, toutefois, parler des batailles. Voici une description lyrique, tirée des notes prises le 21.2 de l’année dernière par ma fille, Ouanda, pendant une veillée dans une maison de rondins :
PIGGY (parlant stark) : Il a tué trois frères sans être blessé. C’était la première fois que je voyais un guerrier aussi fort et courageux. Ses bras étaient couverts de sang et le bâton qu’il tenait à la main était fendu et taché par les cerveaux de mes frères. Il savait qu’il était honorable, bien que le reste de la bataille tourne contre sa faible tribu. Dei honra ! Eu lhe dei ! (Je l’ai honoré ! Je l’ai fait !)
(Les autres piggies font claquer la langue et poussent de petits cris stridents.)
PIGGY : Je l’ai immobilisé par terre. Il s’est débattu avec vigueur jusqu’au moment où je lui ai montré l’herbe que j’avais à la main. Il ouvrit alors la bouche et murmura un chant étrange de ce pays lointain. Nunca sera madeira na mão da gente ! (Il ne sera jamais un bâton entre nos mains !)
(À ce moment-là, ils se mirent à chanter dans la Langue des Epouses, passage qui compte parmi les plus longs que nous ayons eu l’occasion d’entendre.)
(On peut remarquer qu’il leur arrive très fréquemment de parler principalement stark, puis de passer au portugais au moment de la chute et de la conclusion. À la réflexion, nous avons constaté que nous agissions de même, retournant à notre langue maternelle aux moments les plus chargés d’émotion.)
Il est possible que ce récit de bataille ne paraisse pas extraordinaire tant qu’on n’en a pas entendu plusieurs, ce qui permet de constater qu’ils se terminent toujours par la mort du héros. Ils ne sont apparemment pas portés sur la comédie légère.
Il n’y avait pas grand-chose à faire pendant un vol interstellaire. Lorsque la trajectoire était définie et que le vaisseau avait effectué le transfert de Park, la seule tâche consistait à calculer dans quelle mesure la vitesse du vaisseau était proche de celle de la lumière. L’ordinateur de bord calculait la vélocité exacte puis déterminait pendant combien de temps, subjectivement, le voyage devait se poursuivre à cette allure avant d’inverser le transfert et de retrouver une vitesse subluminique utilisable. Comme un chronomètre, se disait Ender. Clic, on le met en marche, clic, on l’arrête, et la course est terminée.