L’un d’eux n’est autre que ce type auquel je pense ; le portier de noye, le second est un grand mec vêtu d’une combinaison kaki de mécano. Tous deux se dirigent vers ma chignole, la première, celle qui est piégée. Le veilleur de nuit la désigne à son compagnon, lequel opine. L’employé de l’hôtel revient vers l’entrée principale d’un pas tranquille. L’homme à la combinaison, quant à lui, se dirige vers une fourgonnette stationnée au centre du terre-plein pour y prendre une boîte à troulala-outils. Il retourne à mon véhicule.
L’Antonio se dit qu’avec lui, c’est comme pour les Galeries Lafayette : il se passe toujours quelque chose.
Du coup, le v’là qui se ressaboule, l’apôtre. Nickel : linge propre, haleine fraîche. J’y vais même d’un coup de Braun sur ma couenne, qu’elle soit bien clean. Paré, comme si on était déjà demain matin et que la journée commence, tu vois ?
Je me charge du pétard gracieusement offert par des gens qui que quoi dont où, tu te souviens ? On ne sait jamais. Notre métier est si tant tellement plein d’imprévus auxquels il faut faire face avec les poings !
Les noces continuent de mettre une ambiance de fête dans le Grand Hôtel. Les jolies demoiselles de la réception se sont barrées. Le portier de nuit est dans le salon du fond, à regarder les ultimes émissions de la Bibici.
Je m’approche de lui par-derrière. Ça passe un feuilleton dans lequel une pin-up ravageuse fait du gringue à un vieux lord moustaché de blanc. Ça dit comme quoi elle lui montre ses cuisses très haut et le vieux lord assure ses lorgnons sur son nez en demandant si elle a un bleu : et alors y a un bruitage de rires, manière de créer l’ambiance.
— C’est si drôle que ça ? je demande.
Le gusman me défrime.
— Oh ? Sir, il fait, justement, le mécanicien est là pour votre voiture. Il a dit de ne pas vous déranger…
Qu’à peine il finit sa phrase, le nuiteux, voilà qu’on entend un badaboum plutôt sévère, en provenance de l’extérieur.
— Qu’est-ce que c’est ? lui demandé-je.
Il hoche sa belle tête dans laquelle la bière fait « floc, floc ? » lorsqu’il la remue.
— Nous avons des mariages, comme presque tous les jours, c’est la spécialité de la maison : les jeunes gens font éclater des pétards…
Je réponds que « ah, bon, très bien », et sors.
J’oblique à gauche sur le parkinge. Dans l’ombre de l’hôtel, ma brouette est toujours à sa place, mais ça renifle bizarre et quand je m’en approche, je distingue un tas verdâtre au volant. Constatations faites, il s’agit du garagiste en combinaison kaki. Il a morflé la charge de plastic dans les précieuses, ce qui lui a pratiqué dans le bas-bide un trou par lequel tu pourrais faire défiler un troupeau d’oies. Ses entrailles bouillonnent entre ses jambes. Il en bascule une bonne partie sur le plancher. Le mec a le front contre le volant et se goinfre d’au-delà car il est tellement mort qu’une sardine à l’huile paraît frétiller comparée à cézigue.
Sa caisse à outils se trouve près de la portière ouverte.
La lueur du plafonnier éclaire lugubrement la scène. Je claque la lourde pour rétablir l’obscurité, non sans avoir donné une bourrade au corps, histoire de le faire basculer sur la banquette. Dans cette posture il attire moins l’attention.
Je respire l’air du large parfumé au varech. M’est avis que tout devient critique pour ma pomme dans ce patelin. La manœuvre est claire : pour me neutraliser, on me mouille. Quelqu’un a téléphoné au garagiste en mon nom ; quelqu’un qui savait la voiture piégée.
L’incident va rabattre les perdreaux du coin que je vois circuler toute la sainte journée à bord d’une voiture bleue à gyrophare marquée « Garda ». « A qui est cette chignole ? » « Mais elle a été louée par mister Sana, mes braves messieurs. » « Et pourquoi ce mister Sana a-t-il loué une deuxième tire ? » « Bédame : parce qu’il avait équipé la première d’une bombe ! » « Alors, veuillez nous suivre, mister Sana ! » Tu piges ? Le temps de sortir de cette piscine pleine de goudron en fusion et ceux que je gêne auront eu le temps de perpétrer ce qu’ils ont inscrit à leur programme. Savoir quoi, that is the big question. Une question à vingt livres !
Ces gens sont convaincus que je suis en Irlanderie pour faire capoter leur projet.
Je vais jusqu’à la fourgonnette du mécano. Sur la portière, on lit :
et, dessous, en plus petit :
Ça se chante ce machin-là.
Tu fais quoi, à présent, l’Antonio joli ?
Je me prends aux parties pour un questionnaire serré.
C’est le grand virage à la corde. Gaffe-toi, mec, de pas percuter le décor ! Tu es observé, suivi, voire même précédé. Tu ignores ce qu’on craint de toi ! O ironie !
Des mecs archigonflés, veulent t’empêcher d’intervenir dans un bigntz dont tu ne sais rien. Shakespearien, non ?
Day and night, prétendait le cher Martin J. Shaffon.
Pour ta gueule aussi, c’est du day and night, et plus encore : du night and day !
Demain, à seize plombes, j’ai rancart avec le meurtrier de la Gleenon pour tenter de lui chouraver les documents exigés par mon illustre président. Auparavant faut que j’aille cueillir le Mammouth à l’aéroport de Dublin. Il arrivera aux aurores. Nous n’aurons que quelques heures pour dresser un plan d’action. Seulement ma liberté ne tient qu’à un fil. Et ma vie aussi probablement. Yaya, cette purée d’angoisse ! Eh ! dis, l’aminche, je vais m’en tirer comment, moi, de ce surmerdier ? Y a une recette pour l’évacuation en catastrophe ? On peut faire jouer un siège éjectable, tu crois ?
Indécis, je regagne l’hôtel. Dans mes os, ma chair, mes veines, c’est le branle-bas de bacon (pardon : de combat). Tout mon être grince comme les câbles tenseurs des voiliers à l’amarre qui paraissent tout cons sans la mer partie en vadrouille.
Imminence. Je connais mes réactions, va. Un coup fourré imminent se mâchicoule. Un truc énorme. La poudrière. Foin des pauvrets documents de M. le King of France. Du grave se mijote ! Du terrific ! et c’est IMMINENT ! Mon dispositif d’alerte intégrale y va de toutes ses sirènes muettes, de tous ses voyants rouges obscurs.
Dans les salles de noces réparties dans le complexe hôtelier, la fête bat son full. Les fêtes ! Des petits gars rouquinos se marient pour engendrer d’autres rouquemoutes et faire peu à peu de l’Irlande l’un des pays les plus peuplés d’Europe.
Le veilleur de noye cause au bigophone. D’après ce qu’il dégoise, il s’agit d’un car de touristes en panne dans les environs de Cork et qui n’arrivera pas ce soir comme prévu.
Je retourne au salon levé. Que vais-je faire ? Ça brûle ! Le feuilleton est terminé. Le vieux lord anglais a-t-il cédé aux avances de la petite salope bouclée à tronche de poupée Patouf ? (Tu les adoptes, c’est touchant.) Y a même une vieille Ricaine qui prend une baby-sitting pour la sienne, quand elle sort. Ô sainte Connerie universelle ! Peut-être qu’il s’est fait mâchouiller un brin, l’Ancêtre ? Souvenir, souvenir. A présent, on passe les actualités. Le big événement, c’est la visite du président ricain en Irlande, pays de ses aïeux et nid de ses amours, aurait dit l’Hugo. Ce soir, y a dîner à Galway, offert par je sais plus qui…
Je mate d’un œil distrait. A cet instant, ça brouhahate dans l’hôtel. Un couple de jeunes mariés qui moule sa noce pour aller au fade dans un coinceteau pépère. Les garçons et demoiselles d’honneur les escortent. Ça rit fort ; ça tonitrue. Le veilleur de nuit revient en maugréant.