— Où alliez-vous, Gwendolen ? m’enquiers-je.
Elle chuchote :
— A Dungarvan.
— Ça se trouve où, ce patelin ?
— Dans le sud.
— On va faire un petit crochet par l’ouest, pour commencer.
Et je reprends mon fredonnement. Je crois que j’interprète Night and Day. Ça me reste de mes réflexions de la soirée.
— Qu’avez-vous fait de Jerry ? s’enhardit la petite poule blanche.
— Je l’ai mis au dodo dans le coffre qui est très spacieux. Vos deux valises s’y ennuyaient trop.
— Mais il va périr étouffé !
— Pensez-vous, ces vastes malles arrière ne sont jamais vraiment hermétiques.
On roule, roule. A cette heure avancée de la noye, la circulation est presque nulle. Les rares voitures qui nous doublent font jouer leurs phares et leur klaxon pour nous souhaiter mille ans de bonheur.
— Qui êtes-vous ? finit-elle par demander.
J’hésite, puis, comprenant que j’ai pas grand-chose à perdre, je tire ma brème de roussin de ma vague et la dépose sur sa robe blanche. Elle la regarde sans oser la toucher. Le mot « Police » et ma photo avenante lui apportent néanmoins quelque apaisement.
— Pourquoi agissez-vous ainsi ?
— Parce que je n’ai pas le choix, Gwendolen. La vie du Président Reagan est probablement en cause.
— Mais…
— Non, ne me posez pas de questions, il m’est impossible de vous répondre pour l’instant.
Elle risque :
— Ne pourriez-vous nous laisser aller, Jerry et moi ?
— Je regrette, ma chérie, votre époux foutrait la merde. Prenez patience pendant quelques heures.
— Où allons-nous ?
— A Galway.
— Seigneur, mais c’est de l’autre côté de l’Irlande.
— Votre pays est grand par son rayonnement, non par sa superficie, riposté-je.
J’ajoute :
— Vous êtes tellement pressée de vous retrouver seule avec Jerry ? Je ne veux pas vous casser la cabane, ma poule, mais c’est pas un marrant. J’ai été indigné par sa rebuffade, tout à l’heure, quand vous avez eu la délicate intention de lui caresser le zizi.
La merveilleuse enfant cache son pur visage dans ses mains.
— N’ayez pas honte, m’empressé-je de la rassurer, c’est vous qui êtes dans le vrai. Un couple, un vrai, doit vivre dans l’attouchement permanent. Si moi j’étais votre heureux mari, je ne conduirais que d’une main. Il faudra que vous expliquiez bien ça à votre gars. Mais il doit faire l’amour à côté de son sexe, ce pauvre garçon. D’ailleurs, au point de vue gabarit, il n’a pas de quoi pavoiser. J’ai aperçu l’objet, en le chargeant dans le coffre, c’est pas du spécimen de propagande. Vous n’avez pas fait l’amour avec lui avant de vous marier ?
Elle se tait, morte de confusion.
— Répondez, Gwendolen, je suis un polisson de Français qui sait par cœur ces questions-là et peut tout entendre.
Elle a un léger acquiescement.
— Et malgré cette expérience préalable vous l’avez tout de même épousé ? m’étonné-je.
Elle a un léger hochement de tête.
La glace est fondue entre nous. Mon charme qui opère malgré les circonstances particulières.
— Il est riche, votre julot ?
— C’est le fils de mon patron, déclare Gwendolen.
— Oh ! bon, tout s’explique.
Du dos de la main, j’applique une caresse sur sa joue.
— Vous êtes franchement mignonne, petite. J’espère que la vie vous sera clémente.
Nous atteignons Dublin. Je traverse le pont et suis la rivière pour traverser la ville. Ça roule bien. Le plein de la tire a été fait et, d’après mon estimation, je devrais avoir suffisamment de tisane pour rallier Galway sans faire biberonner la Daimler. Parvenu à l’autre bout de la ville, je retraverse le cours d’eau afin d’aller chercher la route de Mullingar.
— Vous savez, Gwendolen, dis-je après une longue période de mutisme, je devrais être navré de vous infliger une telle aventure, et pourtant, quelque chose me dit qu’elle ne vous déplaît pas foncièrement. Elle est plutôt farce, non ? Cette nuit de noces au côté d’un inconnu, avec le jeune marié dans le coffre de la voiture, c’est plaisant, vu de l’extérieur.
Alors, tu sais ce qu’elle me bonnit, Gwendolen ?
— Ça l’est aussi, vu de l’intérieur.
Brave petite ! Ah ! que j’aime donc la femme ! Ah ! comme elle correspond bien, toujours, à ce que j’en attends.
LOI
Ce que j’admire le plus, chez elle, c’est son instinct.
Sa façon d’assumer les circonstances.
Je gazouille ces vérités premières à la jeune mariée, toujours très fraîche dans sa robe blanche mousseuse !
Belle à croquer, comme disaient nos grands-mères.
Avec nos boîtes tintinnabulantes en guise de traîne sonore, nous traversons des bleds endormis. Ça et là des jeunes attardés sur des places nous adressent une ovation. Cocasse, je te dis !
La nuit est belle, limpide.
Je tends la main droite à Gwendolen, elle me confie sa gauche. Je la porte à mes lèvres pour un baiser galant et fripon à la fois.
— Que fait-il, le fils du patron ? questionné-je, manière de dissiper la gêne qui la biche.
— Des maisons préfabriquées.
— Ce qui lui permet de s’en bâtir une vraie pour lui ?
Elle glousse, amusée par ma boutade.
— Ce ne serait pas en réalité son pognon que vous venez d’épouser ?
Habile comme toutes les nanas, elle biaise :
— Il est très gentil.
— Ça ne suffit pas toujours pour rendre une femme heureuse. Ce dégourdi va vous faire un tas d’enfants qui accapareront votre vie.
Elle croise les doigts de ses deux mains pour conjurer ma prédiction.
— Non, je ricane : pas les doigts, ma chérie : les jambes, ça sera plus efficace.
Elle éclate d’un grand rire perlé. Je ne sais pas ce qu’est un rire perlé, mais j’ai lu ça dans des livres et y a pas de raison que je ne reprenne pas l’expression.
Je tiens toujours la main de ma compagne. Et moi, une pression de main, je grimpe en mayonnaise.
Cette douce enfant s’abandonne. A quoi bon résister quand l’heure enchanteresse carillonne au beffroi de nos sens, comme l’écrivait Canuet la semaine dernière dans l’Humanité Dimanche. Sur ma gauche un chemin creux.
Il est bordé de deux murs de pierre, eux-mêmes dominés par de grands arbres que je te répute séculaires en deux coups les gros.
J’enquille cette voie ombreuse et coupe le jus. Ouf !
Le tintamarre des boîtes vides cesse enfin, rendant une félicité déjà oubliée à nos portugaises.
— Pourquoi vous arrêtez-vous ? s’inquiète Gwendolen en me reprenant sa main.
— Parce que le moment est venu de vérifier que vos lèvres ont bien ce goût de fruits sauvages que je leur suppose. Vous ne croyez pas ?
Mon regard de velours plonge jusqu’au fond du sien.
La glotte monte et descend. J’approche ma bouche de la sienne. C’est su-bli-me ! Elle est inexpérimentée mais pleine de bon vouloir. Sa douce main vient à ma recherche. Me trouve. Quelle découverte pour cette enfant qui ne connaît que le sous-fifre de son marchand de clapiers.
Je sens sa surprise dans ses doigts incrédules, palpeurs, vérificateurs. Mais oui, se disentils, mais c’est bien sûr, il s’agit bel et bien d’un braque. O Seigneur Tout-Puissant, se peut-se donc ? Cela existe ? C’est pas une prothèse mais de la solide bitoune herculéenne ?
Je vais te dire : c’est la première fois que je me paie une mariée dans sa robe blanche. Le temps d’abaisser son siège au maxi et la petite madame est servie ! Bien servie ! Cette partie de jambes, mes très chères sœurs !