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La voilà qui lève un œil et m’aperçoit. Son mignon pinceau crémeux d’enduit corail reste dressé. Le mien ne va pas tarder à l’imiter. Surtout que son slip arachnéen (j’adore ce mot et je t’en fous partout) bâille un peu, de par la position de la dame, révélant des trésors soupçonnés et admirables.

— Bonjour, je dis en m’avançant ; je viens continuer notre conversation d’hier, chez le brocanteur aveugle.

Je referme la porte. Comme elle est munie d’un verrou, je l’ajuste. Ensuite je pose mes targettes et m’installe sur le lit, face à elle, dans la même attitude bouddhesque. Mon magnéto d’emprunt est branché, je te précise, niveau maximal pour compenser l’épaisseur de l’étoffe.

Je souris. Ça fait plaisir de dominer une situation après avoir été mené en gondole comme ce fut mon cas.

— Continuez avant que ça sèche, conseillé-je.

Je regarde autour de moi et découvre ce que je cherchais, c’est-à-dire un sonorisateur bivalent de conjoncture à distance. Il émet un sifflement continu, très faiblard et le tracé du cadran est immobile.

— J’ai laissé votre microbip à Malahide, dis-je d’un ton badin (Chaplin, lui, parlait d’une voix badine).

Et de montrer l’appareil, bien lui prouver que je suis au courant de tout.

— Vos efforts délicats n’auront servi à rien, poursuis-je-t-il. La preuve, tout est découvert. Le Président vient de mander votre bonhomme et il a déjà une paire de bracelets nickelés aux poignets.

Pas causeuse, ma dégustatrice d’élite. Elle continue de se laquer les ongles ; mais il me semble que le pinceau tremble un peu.

— C’était pour aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Ma question demeure sans réponse.

— Vous savez, madame Leczinski, je suis français et, quoi que vous en pensiez, je n’ai rien à voir dans cette histoire. J’étais l’ami de Larry Golhade, jadis, et nous nous sommes rencontrés fortuitement à Dublin. Mais les conjurés qui l’employaient ont cru à la trahison et c’est eux qui ont tout foutu par terre. Eux et vous, puisque c’est le même cierge qui coule.

La dame pose son petit pot triangulaire après avoir revissé le bouchon.

— A titre d’étranger, je suis mandaté par le Président pour vous faire une proposition honnête. Si vous ne me croyez pas, appelez-le !

Je désigne le téléphone.

Elle le regarde machinalement, mais ne fait pas un geste dans sa direction.

— Si, si : allez-y, insisté-je, j’aime que les choses soient nettes.

Elle parle enfin :

— Je vous écoute.

Ouf ! Sa voix passe sur mes trompes d’Eustache comme, hier, sa main dans le décolleté de ma braguette.

— La réélection est pour cette année ; on n’a pas envie, en haut lieu, de faire des vagues. Si vous répondez à quelques questions, ça pourrait peut-être s’arranger sans trop de casse, certifié-je.

Elle me regarde.

— Vous êtes une femme de tête, je le sais. Moi, je ne suis dans tout cela qu’un petit Frenchman fourvoyé. Ce que vous allez me dire sera ventilé à bon escient. Personne dans le clan ricain ne saura que vous avez parlé. Votre époux lui-même l’ignorera. Les services français, pour une fois, auront mis dans la cible. Alors je vous laisse dix secondes pour vous décider.

J’extrais une seconde seringue extra-plate de mes pockets magiques.

— Passé ce délai, si vous n’avez rien dit, tant pis, le ménage Leczinski sera neutralisé. Accident de voiture ! La route du bord de mer est très accidentée dans le Connemara.

Un temps.

— Eh bien, les dix secondes sont écoulées, à vous de jouer.

— Que faut-il dire ? balbutie la jolie dame au slip noir qui bâille.

— C’est pour aujourd’hui ?

— Oui.

— Où cela ?

— Au cimetière de Kelcolick.

— Je sais que le Président et son épouse doivent aller s’y recueillir sur la tombe des arrière-grands-parents. Ce sera donc là ?

— Oui.

— La tombe est piégée ?

— Depuis le jour où le voyage a été décidé.

— Et c’était Larry Golhade qui devait la faire exploser ? Je ne vois pas d’autres rôles pour lui dans sa participation au complot.

— En effet.

— Avec un appareil photographique truqué, je suppose ?

— Exact.

— Il faisait partie des journalistes habilités à flasher l’émouvant instant. A distance, bien sûr. Son grand objectif devait actionner une cellule fulmino meringuée, et badaboum, les chers Reagan volaient en éclats ?

— Oui.

— Naturellement, l’Union soviétique est intéressée par cette affaire ?

Ma jolie interlocutrice croise ses bras et ses jambes pour marquer que l’entretien est terminé.

— J’ai dit tout ce que je pouvais dire, assure-t-elle.

— Eh bien, on tâchera de s’en contenter, madame Leczinsky.

DEO GRATIAS

Il pleut, bergère.

L’hélico, obligeamment mis à ma disposition par le Président Reagan, se balance durement dans les bourrasques de vent, au-dessus de l’aéroport, dans la zone réservée aux vols privés.

J’ai l’impression de voyager en escarpolette, celle chantée jadis par feue Valentine Gleenon.

Et puis il dévale du ciel, comme le plomb d’un fil à.

On se pose bien, compte tenu du chahutage atmosphérique. Je remercie le pilote. Il me répond en swing-gum américain, avec des syllabes filamenteuses et des diphtongues qui font des bulles.

Me voici sur la piste de ciment, barrée d’une grande croix pourpre, la tête dans les épaules comme toujours quand on se trouve sous les pales de ces appareils.

Un préposé, prévenu par radio, est venu me quérir à bord d’un monstrueux insecte métallique jaune et blanc.

Maintenant il m’emporte vers les bâtiments largement vitrés. Des avions blancs, ornés du trèfle vert à trois feuilles, sont en ligne. Des haut-parleurs font des annonces. Des touristes se pressent par essaims mornes, lourdement lestés de bagages à main et de sacs de papier fournis par les boutiques en duty-free.

Ma montre indique onze heures vingt, en plein accord avec les pendules électriques dissiminées dans l’aéroport.

Je me mets à arpenter les différents niveaux : départ, arrivée, bar-restaurant, à la recherche du Gravos, mais mister Bacon (comme la lune) ne se trouve plus dans les parages. Depuis l’aube où il s’est posé, il a trop morfondu, le Dodu et, à bout de patience, a mis les adjas. Où vais-je bien pouvoir le repêcher ? Dans quel hôtel de Dublin ? Dans quel pub ?

Je me plante devant un présentoir où l’on propose une bagnole à la convoitise des foules. Le véhicule est incliné à quarante-cinq degrés et des panneaux lumineux célèbrent ses qualités exceptionnelles. Il trône au milieu de la salle d’enregistrement, rutilant. Tout à coup, je me sens vaseux à outrance. Cette nuit de folie m’a déconnecté. La route, la baise, les discussions, la baise, mes entrevues avec Reagan, le baiser reconnaissant de la Présidente (il m’en reste un échantillonnage sur mes joues et mon revers, car elle avait achevé de se maquiller) ; les congratulations de son mari dont je suis devenu en quelques minutes le very good fellow et qui m’a invité à aller passer Noël dans son ranch en compagnie de ma femme ou de ma fiancée, et puis le retour en hélico… Et à présent : pas de Béru ! mais la foule indifférente, la rumeur sourde de l’aéroport, les voix nasillardes dans les haut-parleurs…

Je bâille. Une vague nausée me chicane la tubulure.

Je considère le piédestal de l’auto enchanteresse. Et voilà qu’un graffiti attire mon attention. Ecrit au crayon à cils sur le socle blanc, en caractères d’imprimerie énormes, on peut lire :