Un instant plus tard Juve se plongeait dans la lecture de l’indicateur, et le résultat de ses recherches était tel que le lendemain matin, le journaliste et le policier arrivaient à la gare pour prendre place dans l’express de neuf heures quatre.
C’était à cet instant que Fandor heurtait sans le vouloir le brancard sur lequel Fantômas transportait son soi-disant paralytique. Certes, le journaliste qui s’excusait et offrait d’aider à ce macabre charroi était loin de se douter de la vérité, loin de soupçonner que la vieille dame était en réalité Fantômas, et que le paralytique était le cadavre d’un inconnu, qui peut-être allait jouer tout mort qu’il était, un rôle terrible dans sa vie…
Juve et Fandor ne soupçonnaient donc pas la présence de Fantômas dans ce train qu’ils prenaient. La ruse du Maître de l’épouvante, ruse habile entre toutes les ruses, réussissait parfaitement. Juve et Fandor imaginaient le Génie du crime à Bruxelles, et par conséquent ne pouvaient penser qu’ils étaient à peine séparés de lui par quelques compartiments.
S’ils ne redoutaient point de rencontrer le tortionnaire, Juve et Fandor cependant ne voyageaient point l’âme tranquille et l’esprit sans inquiétude.
Juve, tout aussi bien, était beaucoup trop prudent, beaucoup trop avisé, pour ne pas prendre des précautions, toujours et en dépit de tout. À peine étaient-ils donc montés dans l’un des grands cars du train de luxe, que Juve, d’un geste, appelait Fandor :
— Écoute, soufflait le policier. Il y a toujours plus de chance que deux hommes soient remarqués qu’un seul. Nous croyons Fantômas très loin d’ici, mais, en somme, rien ne l’établit de façon absolue. Donc, prudence et méfiance !
— Ce qui veut dire ? interrogeait Fandor.
— Ce qui veut dire, continuait Juve, que nous allons nous séparer. Va-t-en si tu veux dans le dernier compartiment, celui des fumeurs, moi, je me mettrai dans celui qui suit les dames seules. Ouvre l’œil, Fandor, comme j’ouvrirai l’œil moi-même, et, toutes les deux heures, va tranquillement te laver les mains au lavabo. Tu m’y retrouveras. Par conséquent, s’il y a quelque chose de suspect, tu me feras signe.
— Entendu, accepta Fandor.
Les deux hommes causaient encore quelques minutes puis, à l’instant où le train démarrait, se séparaient définitivement. Jérôme Fandor allait prendre place dans le compartiment des fumeurs, un compartiment qui se trouvait tout à l’extrémité du wagon, vers l’arrière du train, Juve se logeait dans le compartiment qui suivait celui affecté aux dames seules.
Et, dès lors, le voyage commençait, monotone, tranquille, un voyage que Juve occupait à dépouiller les journaux belges relatant le crime de Fantômas à Bruxelles, et dont Fandor profitait pour mettre à mal toute une abondante provision de cigarettes.
Fandor et Juve d’ailleurs suivaient scrupuleusement le plan qu’ils s’étaient imposé à eux-mêmes. Deux heures après le départ de leur train, Juve et Fandor se rencontraient donc dans le cabinet de toilette situé au centre du wagon.
— Eh bien ? interrogeaient-ils en même temps.
Juve, le premier, déclara :
— Jusqu’à présent rien de suspect. J’ai comme compagnon de route une grosse femme qui passe son temps à changer de paire de lunettes, et un monsieur qui soigne avec affection un perroquet qu’il a enfermé dans un petit panier. Ce sont des gens paisibles, mais peu intéressants. Et toi, Fandor ?
Fandor parut hésiter à répondre.
— Moi, Juve, déclarait-il enfin, eh bien, je n’ai rien remarqué non plus de suspect. Pourtant…
— Pourtant quoi ? dit Juve, qui notait à merveille l’hésitation de Fandor.
— Pourtant, continua le journaliste, j’ai eu tout à l’heure une bizarre impression…
— Laquelle, nom d’un chien ?
Fandor hésita encore à répondre, puis parut prendre son parti.
— Vous n’allez pas vous moquer de moi, Juve ? J’ai cru…
Mais Fandor réfléchissait avant de terminer sa phrase.
— C’est absolument idiot, ce que je vais dire, remarquait-il. J’ai cru quelque chose d’impossible… J’ai cru entendre une voix, une voix bien connue, une voix abominable, la voix de Fantômas !
Juve avait sérieusement questionné Fandor pour le contraindre à préciser ce qu’il appelait une bizarre impression.
— Oui ou non, demandait le policier, as-tu entendu ou n’as-tu pas entendu ?
Mais, en dépit de la netteté d’esprit et du parfait sang-froid dont Fandor faisait preuve à l’ordinaire, le journaliste ne savait que répondre à son bouillant ami.
— Dame… je n’ose rien affirmer… déclarait piteusement Fandor. Dans le vacarme que fait le train en roulant, vous comprenez bien, Juve, que j’ai parfaitement pu me tromper… Il m’a semblé entendre, j’ai cru reconnaître, voilà tout ce que je peux dire…
Et, logique avec lui-même, Fandor concluait :
— Mais, bien entendu, je me suis trompé, cela ne peut pas faire de doute, puisque Fantômas vient de commettre un vol à Bruxelles, fichtre de nom d’un chien, il y a gros à parier qu’il ne se trouve pas dans un train qui va d’Amsterdam à Bruxelles. Pourquoi diable serait-il revenu en Hollande ?
Les explications de Fandor étaient évidemment plausibles, et le journaliste avait raison de douter. Il eut toutefois tenu un tout autre langage s’il avait pu apprendre que le crime de Bruxelles commis par Fantômas n’était en réalité qu’une ruse du bandit, s’il avait pu seulement se douter qu’il y avait, dans ce même wagon où il se trouvait, une vieille femme étrange qui, quelques instants plus tard, devait, à une station, rencontrer un de ses amis !
Juve et Fandor raisonnaient en tout cas à perte de vue sur ce que le journaliste finissait par appeler une hallucination. Juve, de son côté, assez troublé, ne voulait pas inquiéter Fandor.
— Tu t’es trompé, concluait donc le policier… Comme tu dis, tu as cru entendre, alors qu’en réalité tu n’as rien entendu…
À cela, Juve ajoutait qu’il importait néanmoins de faire bonne garde, de prêter attention aux plus petits incidents, et les deux hommes se séparaient, convenant à nouveau de se rencontrer dans ce même cabinet de toilette du wagon, deux heures plus tard, c’est-à-dire, étant donné les renseignements de l’indicateur, quelques instants avant que le rapide n’entrât en gare d’Anvers.
Là-dessus, Juve et Fandor regagnaient chacun leur compartiment. Toutefois, Juve, par acquit de conscience, se promenait quelques instants dans les couloirs du train. Il jetait alors de curieux regards à l’intérieur des compartiments, mais il ne remarquait rien d’anormal, et bientôt il regagnait sa place, plus que jamais persuadé que Fandor s’était trompé.
Tel devait bien être aussi le sentiment du journaliste lorsque, deux heures plus tard, il revenait à nouveau rencontrer Juve au lavabo du wagon.
— Eh bien ? interrogeait le policier.
Fandor, cette fois, confessait :
— Rien, Juve, rien du tout ; je me suis fichu le doigt dans l’œil tout à l’heure, voilà tout.
Les deux amis causaient alors quelques instants, puis soudain tressaillaient, car le train, bloquant ses freins, ralentissait progressivement, signe indiscutable de la proximité d’une station.
— C’est Anvers, annonça Juve.
— Tant mieux, répliqua Fandor. Il y a quelques minutes d’arrêt, j’en profiterai pour aller chercher des allumettes au buffet.
Comme le train s’arrêtait en effet, comme les wagons s’emplissaient des allées et venues affairées des voyageurs quittant le train ou venant au contraire y prendre place, Jérôme Fandor sautait sur le quai.
— Un instant, avait-il dit à Juve, je reviens tout de suite, et, ma foi, je crois bien qu’en l’absence de tout danger précis, de tout signe suspect, nous pourrons maintenant, jusqu’à Bruxelles, voyager ensemble.
Juve n’avait pas dit non, et Fandor, tout heureux à la pensée que son ami allait se laisser convaincre et ne pas lui imposer l’ennui d’un voyage solitaire en face de compagnons inconnus, se dirigeait vers le buffet.
L’arrivée du rapide d’Amsterdam occasionnait naturellement dans la gare d’Anvers un grand remue-ménage. Fandor devait donc jouer des coudes pour se frayer un passage, et même entamer presque une lutte à coups de poing pour obtenir d’une buraliste surmenée la boîte d’allumettes tisons dont le fumeur qu’il était éprouvait un ardent besoin. Fandor, toutefois, était homme à savoir se faire servir ; il finissait, parmi les protestations indignées, par obtenir les allumettes sollicitées, et il revenait vers son wagon, prêt à y prendre place.