– Évidemment, fit M. Hilaire, je comprends l’embarras de M. Barkimel. Il s’est bien distingué au tribunal révolutionnaire!
– Pas plus que vous, M. Hilaire, au club de l’Arsenal! interrompit sur un ton désolé mais ferme M. Barkimel qui n’avait pas attendu d’avoir été nommé juge pour avoir le sentiment inné de la justice. Et vous me permettez, monsieur Hilaire, de m’étonner qu’après avoir prononcé de si furieux discours contre les ennemis de la révolution, vous comptiez encore sur eux pour vous tirer d’affaire!
– C’est que vous ne savez pas, répondit avec sang-froid M. Hilaire, que, pendant que je prononçais tout haut ces affreux discours, je travaillais tout bas pour les contre-révolutionnaires et que je leur rendais les plus signalés services!
– Et vous vous en vantez! C’est du propre! s’exclama M. Barkimel outré de tant de cynisme.
– Je ne m’en vante pas, je vous dis simplement ce que j’ai fait et ce que j’ai fait n’est pas si bête. Vous, vous avez servi les révolutionnaires parce que vous avez cru que c’était votre intérêt; moi, j’ai imaginé que deux précautions valent mieux qu’une et que j’aurais plus d’occasions de m’en tirer en servant à la fois les uns et les autres!
– L’histoire vous jugera! répartit M. Barkimel en croisant les bras.
– Ne vous disputez pas pour le peu de temps qui nous reste à vivre! supplia M. Florent.
Ces messieurs en étaient là quand la porte du cachot s’ouvrit et le garde les appela tous les trois. À cette heure, on eût dû les laisser dormir au moins leur dernier sommeil. Que se passait-il donc?
Tout simplement que l’évasion du Subdamoun avait mis «sens dessus dessous» le gouvernement de Ville et que le comité de surveillance avait décidé que le procès des complices aurait lieu sur l’heure de façon à ce que leur exécution, dès l’aurore, apaisât quelque peu les révolutionnaires qui étaient toujours prêts à crier à la trahison.
Dans la rage où le comité se trouvait, il n’y eut point de demi-mesure. On vida, sur l’heure, à peu près tous les cahots. C’est ainsi que M. Barkimel retournait au tribunal une seconde fois, pour être condamné une seconde fois à la mort!
– Si j’en réchappe, faisait-il, assez mélancoliquement, j’aurai de la veine.
La grand-chambre du tribunal révolutionnaire fut archi-bondée d’accusés que surveillaient de près les sectionnaires, baïonnette au canon. Ils étaient là une soixantaine de victimes désignées d’avance qui attendaient le bon plaisir de leurs juges.
Cependant, le baron d’Askof «portait beau»: il savait de quel prix allait être payée sa trahison et il s’en réjouissait d’avance en regardant Sonia Liskinne, qui ne faisait, du reste, aucune attention, aux manières glorieuses du baron.
Elle était tout à la charitable besogne de soutenir et de consoler une malheureuse et bien belle jeune fille que l’on avait jetée, à la dernière heure dans son cachot.
Cette jeune personne n’était autre que Mlle Lydie de la Morlière.
L’esprit diabolique du baron d’Askof se divertissait plus qu’on ne saurait dire au spectacle peu banal du couple formé par la maîtresse et la fiancée du Subdamoun!
Avec quelle joie méchante il voyait la pâleur et le désespoir de Lydie, et de quels regards de triomphe il caressait déjà celle qui ne pouvait plus manquer maintenant de lui appartenir!
Le procès fut mené rapidement comme une exécution.
Tous les accusés furent condamnés, à l’exception de trois: d’abord Mlle Sonia Liskinne, qui ne put en croire ses oreilles et qui demanda sur un ton éclatant ce qui pouvait bien lui valoir «un pareil déshonneur»!
Elle fut vite renseignée, en entendant acquitter ensuite le baron d’Askof!
Certes! elle ne pouvait douter que le baron eût trahi et que c’était à lui qu’elle devait une aussi outrageante clémence!
Le baron ricanait. Il cessa tout à coup son rire infâme en entendant acquitter également la baronne d’Askof!
Celle-ci, il n’avait point voulu la sauver; il l’avait même complètement oubliée, et, dans ses abominables combinaisons, il n’avait eu garde de penser à sa femme.
Or, c’était là une «gentillesse» de l’accusateur public, qui avait voulu être agréable à un homme qui promettait, après le procès, de faire d’extraordinaires révélations.
La baronne, qu’on était allé chercher dans la prison et qui avait été jetée au fond du prétoire, n’avait pas été aperçue du baron, qui ne la vit que lorsqu’elle piqua son admirable crise de nerfs des grands jours en s’entendant acquitter. Le baron jura comme un palefrenier pendant qu’on emportait sa femme.
Il n’y eut point d’autres incidents, et tous les prisonniers furent reconduits dans leurs cachots en attendant les premières heures du jour.
Sonia continuait de prodiguer des soins touchants à Mlle de la Morlière. Celle-ci pouvait enfin laisser couler librement ses larmes, et cette crise d’attendrissement sur son sort ne manqua point de la soulager.
Les deux femmes finirent par échanger, dans leur affreux malheur, les propos les plus sympathiques. À l’heure de la douleur et quand elles doutent du salut de l’objet aimé, il n’y a rien de tel pour rapprocher deux femmes que d’avoir aimé le même homme. Alors elles tremblent dans les bras l’une de l’autre. La jalousie, devenue inutile, a fui, en cette minute suprême, et, au lieu de se déchirer, elles s’efforcent de se consoler.
Lydie, sous le coup de sa propre condamnation, n’avait point entendu que Sonia était acquittée et elle croyait celle-ci vouée au même destin qui la frappait. Sonia, de son côté, n’avait point la cruauté de lui apprendre la vérité. Du reste, Mlle Liskinne regrettait sincèrement le bourreau, maintenant que la présence au procès de M. Hilaire et sa condamnation attestaient que l’évasion du Subdamoun avait échoué et que l’on affirmait dans la prison que le commandant avait été assassiné à coups de baïonnette par les gardes civiques!
Après un moment de silence, comme les larmes de Lydie coulaient toujours, Sonia lui dit:
– Pourquoi pleurez-vous? C’est vous qu’il aimait!
Lydie tressaillit et leva vers sa compagne de tristes yeux, puis elle secoua la tête:
– Non! non! Vous êtes trop belle; quand il vous a connue, il ne vous a plus quittée… et, maintenant que je suis près de vous, je le comprends! Laissez-moi pleurer!
Et ce fut une nouvelle explosion de sanglots. Sonia, éperdue, la berça:
– Mais vous êtes folle, ma chérie! C’est son ambition qui l’a conduit vers moi, mais à vous, il vous aurait sacrifié son ambition même. Nous étions des amis! des amis de la veille destinés à ne plus se connaître le lendemain, le lendemain qui vous appartenait tout entier, Lydie!
– Hélas! Hélas! je mourrai donc sans avoir connu ce lendemain-là! pleura encore Lydie… Que ne suis-je morte ce matin de misère où j’ai tenté de me suicider!