— Quels que soient les présages, cela peut être réparé, si vous consentez à revenir en arrière.
— Du calme, Selucia, dit Mat avec un geste apaisant.
Elle ne le regardait pas, mais il fit quand même des gestes pour la calmer. Dans aucun de ses souvenirs il ne trouvait un moyen d’apaiser une femme hystérique. Sauf en se cachant.
— Personne n’en souffrira. Personne ! Je vous le promets. Vous pouvez vous détendre maintenant.
La consternation fulgura un instant sur son visage, mais elle s’assit sur les talons et croisa les mains sur ses genoux. Soudain, toute sa peur disparut, et elle redevint aussi majestueuse que jamais.
— Je vous obéirai aussi longtemps que vous ne ferez aucun mal à ma maîtresse. Sinon, je vous tuerai.
De la part d’Egeanin, cela lui aurait donné à réfléchir. Venant de cette petite femme rondelette à la peau de pêche, même si elle était plus grande que sa maîtresse, il oublia la menace. La Lumière savait que les femmes peuvent être dangereuses, mais il pensait pouvoir manœuvrer la servante d’une dame. Au moins, elle n’était plus hystérique. Ça lui semblait étrange de voir que l’humeur d’une femme pouvait changer à tout moment.
— Je suppose que vous allez les laisser toutes les deux dans le grenier à foin ? dit Noal.
— Non, répondit Mat, regardant Tuon.
Elle lui rendit son regard, sans aucune expression qu’il pût interpréter. Cette petite jeune fille était plate comme un garçon, alors qu’il aimait les femmes bien en chair. Elle était l’héritière du trône seanchan, alors que les nobles lui donnaient la chair de poule. Elle voulait l’acheter, et sans doute lui planter maintenant un poignard dans les côtes. Elle serait sa femme. L’Aelfinn donnait toujours des réponses véridiques.
— Nous les emmenons avec nous.
Finalement, Tuon réagit. Elle sourit, comme si soudain elle avait appris un secret. Elle sourit, et il frissonna. Ô Lumière, comme il frissonna !
32
Une part de sagesse
La Roue Dorée était une auberge proche du Marché Avharin, avec une longue salle commune à poutres apparentes et de nombreuses petites tables carrées. Mais même à midi, pas plus d’une table sur cinq était occupée, généralement par un marchand étranger assis en face d’une femme sobrement vêtue, les cheveux ramenés sur le haut de la tête ou noués en chignon sur la nuque. Les femmes étaient des marchandes, elles aussi, ou des banquières ; à Far Madding, la banque et le commerce étaient interdits aux hommes. Tous les étrangers de la salle commune étaient des hommes, car les femmes disposaient de la Salle des Femmes. De bonnes odeurs de poisson et de mouton flottaient dans l’air, et, de temps en temps, un cri s’élevait d’une table, pour appeler l’un des serveurs qui attendaient en ligne au fond de la salle. Par ailleurs, les marchands et les banquières parlaient bas. La pluie crépitait sur le toit, plus bruyante qu’eux.
— En êtes-vous certain ? demanda Rand, reprenant le dessin froissé au serveur prognathe qu’il avait attiré sur le côté de la salle.
— Je crois que c’est lui, dit l’homme avec hésitation, s’essuyant les mains sur son long tablier, brodé d’une roue de chariot jaune. Ça lui ressemble. Il devrait être de retour bientôt.
Il eut un regard dans le vague et soupira.
— Vous feriez bien de prendre un verre ou de partir. Maîtresse Gallger n’aime pas nous voir bavarder au lieu de travailler. Et elle n’apprécierait pas que je parle de ses clients n’importe quand.
Rand jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Une femme svelte, avec un grand peigne d’ivoire planté dans son chignon se tenait debout près de l’arche peinte en jaune menant à la Salle des Femmes. Sa façon d’inspecter la salle – mi-reine dans son domaine, mi-fermière au milieu de ses champs – la désignait comme étant l’aubergiste. Quand son regard tomba sur Rand et le prognathe, elle fronça les sourcils.
— Du vin chaud, dit Rand, donnant quelques pièces au serveur, en cuivre pour le vin, en argent pour ses informations imprécises.
Plus d’une semaine avait passé depuis qu’il avait tué Rochaid et que Kisman s’était enfui, et depuis tout ce temps, c’était la première fois que son interlocuteur ne haussait pas les épaules ou ne secouait pas la tête quand il montrait ses dessins.
Il y avait une douzaine de tables disponibles autour de lui, mais il voulait être dans un coin à l’entrée de la salle, pour voir sans être vu. Tandis qu’il se frayait un chemin entre les tables, ses oreilles surprirent des bribes de conversation.
Une grande femme pâle en soie vert foncé secouait la tête à l’adresse d’un homme corpulent en tunique tairene très ajustée. De profil, son chignon gris fer lui donnait des airs de Cadsuane. L’homme semblait bâti en blocs de pierre, mais une certaine inquiétude se lisait sur son visage carré.
— Vous pouvez vous tranquilliser au sujet de l’Andor, Maître Admira, dit-elle, rassurante. Croyez-moi, les Andorans vont hurler et brandir leurs épées, mais ils n’en viendront pas aux mains. Il est dans votre intérêt de rester sur cette route pour vendre vos produits. Cairhien vous taxerait un cinquième de plus que Far Madding. Pensez à la dépense supplémentaire.
Le Tairen grimaça comme s’il y pensait. Ou se demandait si son intérêt coïncidait vraiment avec celui de la femme.
— Il paraît que le cadavre était tout noir et enflé, dit à une autre table un mince Illianer à barbe blanche, en tunique bleu foncé. Il paraît que les Conseillères auraient ordonné de le brûler.
Il haussa les sourcils d’un air entendu, et tapota son nez pointu qui le faisait ressembler à une fouine.
— S’il y avait eu la peste dans la cité, Maître Azereos, les Conseillères l’auraient fait annoncer, dit calmement la femme mince assise en face de lui.
Avec deux peignes d’ivoire ouvragés dans les cheveux, elle était jolie malgré les fines pattes-d’oie au coin de ses yeux bruns, et semblait sereine comme une Aes Sedai.
— Je vous déconseille formellement d’apporter vos produits à Lugard. Le Murandy est très instable. Les nobles ne supporteront jamais que Roedran lève une armée. Et il y a des Aes Sedai impliquées, comme vous le savez sans doute. La Lumière seule sait ce qu’elles feront.
L’Illianer haussa les épaules, mal à l’aise. Ces temps-ci, personne n’était certain de ce que feraient les Aes Sedai, si toutefois quelqu’un l’avait jamais été.
Un Kandori, avec de nombreux fils gris dans sa barbe fourchue et une grosse perle à l’oreille gauche, se penchait vers une grosse femme en soie gris foncé, les cheveux ramenés sur le haut du crâne en un rouleau serré.
— Il paraît que le Dragon Réincarné a été couronné Roi d’Illian, Maîtresse Shimel.
Il fronça les sourcils, plissant son front davantage.
— Étant donné la proclamation de la Tour Blanche, au printemps, je pense envoyer mes chariots à Tear en suivant l’Erinin. La Route de la Rivière est sans doute plus dure, mais Illian n’est pas un marché si avantageux pour la fourrure pour que je prenne des risques.
La grosse dame sourit d’un air pincé.
— Il paraît qu’on l’a à peine vu en Illian depuis son couronnement, Maître Posavina. En tout cas, la Tour traitera avec lui, si ce n’est déjà fait et ce matin, j’ai appris que la Pierre de Tear est assiégée. La situation n’est pas vraiment propice au commerce de la fourrure, n’est-ce pas ? Non, Tear n’est pas un endroit où aller pour éviter les risques.
Les rides s’accusèrent sur le front de Maître Posavina.
Arrivant devant une table, Rand jeta sa cape sur le dossier et s’assit dos au mur en relevant son col. Le serveur prognathe apporta une coupe en étain fumante remplie de vin aux épices, murmura un rapide remerciement pour la pièce d’argent, et détala à l’appel d’une autre table. Deux grandes cheminées aux deux extrémités de la salle réchauffaient un peu l’atmosphère, mais si quelqu’un remarqua que Rand gardait ses gants, personne ne le regarda deux fois. Il feignit de contempler sa coupe entre ses mains, tout en gardant un œil sur la porte d’entrée.