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Rand frissonna et se passa les mains dans les cheveux. L’autre ? Parfois, on avait l’impression qu’il était le plus raisonnable alors qu’il était le plus fou. Ils l’observaient, Dobraine dissimulant mal ses doutes, Idrien ne faisant aucun effort pour les cacher. Se redressant avec naturel, il sortit deux minces paquets de sa tunique, chacun scellé d’un Dragon de cire rouge. La boucle de ceinture qu’il ne portait pas pour le moment lui avait servi de sceau.

— Celui du dessus vous nomme mon représentant à Cairhien, dit-il, les tendant à Dobraine.

Il en avait un troisième dans une poche intérieure, pour Gregorin den Lushenos, qui serait son représentant en Illian.

— Ainsi on ne mettra pas votre autorité en question en mon absence.

Dobraine pouvait régler tous les problèmes éventuels grâce à ses hommes d’armes. Et peut-être n’y aurait-il pas de problèmes si tout le monde croyait que le Dragon Réincarné tomberait sur les transgresseurs.

— Il y a des ordres concernant des choses qui me tiennent à cœur, mais à part ça, servez-vous de votre propre jugement. Quand Dame Elayne revendiquera le Trône du Soleil, soutenez-la de toutes vos forces.

Elayne. Ô Lumière, Elayne et Aviendha ! Au moins, elles étaient en sécurité. D’après le son de sa voix, Min semblait contente maintenant. Elle devait avoir trouvé les livres de Maître Fel qu’elle cherchait. Il allait la laisser le suivre jusqu’à ce qu’elle meure, car il n’était pas assez fort pour l’en empêcher. Ilyena, gémit Lews Therin. Pardonne-moi, Ilyena !

Rand reprit la parole, d’une voix aussi froide que le cœur de l’hiver.

— Vous saurez quand remettre l’autre à qui de droit. Et si vous devez le remettre. Forcez-le si besoin est, et décidez selon ce qu’il dit. Si vous vous abstenez, ou s’il refuse, je choisirai quelqu’un d’autre.

Bien qu’il soit brusque, l’expression de Dobraine ne changea pratiquement pas. Il haussa légèrement les sourcils en lisant le nom écrit sur le second paquet. Il s’inclina calmement. En général, les Cairhienins étaient calmes.

— Il en sera comme vous le désirez. Pardonnez-moi, mais vous semblez avoir l’intention de vous absenter longtemps.

Rand haussa les épaules. Il faisait confiance au Haut Seigneur autant qu’à quiconque. Presque autant.

— Qui sait ? Les temps sont incertains. Assurez-vous que la Directrice Tarsin a tous les fonds nécessaires, de même que les hommes qui fondent l’école de Caemlyn. L’école de Tear aussi, jusqu’à ce que la situation change.

— À vos ordres, dit Dobraine, fourrant les paquets dans ses poches.

Maintenant, son visage ne trahissait aucune émotion. Au Jeu des Maisons, Dobraine était un joueur expérimenté.

Pour sa part, la Directrice parvint à prendre l’air satisfait et mécontent à la fois, et s’affaira à lisser sa robe qui n’en avait nul besoin, comme font les femmes quand elles ne peuvent pas dire ce qu’elles pensent. Malgré ses plaintes sur les rêveurs et les philosophes, elle veillait jalousement au standing de l’Académie. Elle ne verserait pas de larmes si toutes les autres écoles disparaissaient, et que leurs érudits soient obligés de venir à l’Académie. Même les philosophes. Que lui importaient les ordres contenus dans l’un des paquets de Dobraine ?

— J’ai trouvé tout ce qu’il me faut, dit Min, sortant de derrière les étagères, chancelant sous le poids de trois lourdes sacoches suspendues à ses épaules et son cou.

Sa tunique et ses chausses marron très simples ressemblaient beaucoup à la tenue qu’elle portait la première fois qu’il l’avait vue à Baerlon. Pour une raison mystérieuse, elle regrettait souvent ces vêtements en ronchonnant, au point qu’on aurait pu croire que c’était lui qui l’obligeait à porter des robes. Mais pour l’heure, elle sourit, d’un sourire ravi nuancé de malice.

— J’espère que nos chevaux de somme sont toujours où nous les avons laissés, sinon il faudra équiper mon Seigneur Dragon d’un bât approprié.

Idrien déglutit, scandalisée qu’elle parle ainsi au Dragon Réincarné, mais Dobraine se contenta de sourire. Il avait déjà vu Min en compagnie de Rand.

Rand se débarrassa d’eux aussi vite qu’il le put, maintenant qu’ils avaient vu et entendu tout ce qu’ils avaient besoin de savoir – leur rappelant qu’ils ne l’avaient jamais vu. Dobraine hocha la tête, comme s’il s’attendait à cette exhortation. Idrien sortit, l’air pensif. Si la moindre indiscrétion lui échappait à portée d’oreilles d’un domestique ou d’un érudit, toute la Cité le saurait dans les deux jours suivants. En tout cas, le temps pressait. Peut-être qu’aucune personne bien informée ne s’était trouvée assez proche pour le sentir ouvrir un portail, mais quiconque à l’affût d’indices serait maintenant certain qu’il y avait un ta’veren dans la cité. Et pour le moment, il n’avait pas l’intention d’être découvert.

Quand la porte se fut refermée derrière eux, il regarda Min un instant, puis lui prit une besace qu’il suspendit à son épaule.

— Seulement une ?

Posant les deux autres par terre, elle mit ses poings sur ses hanches et fronça les sourcils.

— Parfois, vous vous conduisez vraiment en berger. Ces sacs doivent peser cent livres chacun.

Mais elle semblait plus amusée qu’indignée.

— Vous auriez dû choisir des livres plus petits, lui dit-il, enfilant des gants d’équitation pour dissimuler les Dragons. Ou plus légers.

Il se retourna vers la fenêtre pour ramasser son sac en cuir, et il fut saisi de vertige. Les genoux flageolants, il chancela. Un visage scintillant qu’il ne reconnut pas fulgura dans sa tête. Au prix d’un gros effort, il se ressaisit, se força à raidir les jambes. Et le vertige s’évanouit. Halètement rauque de Lews Therin dans l’ombre. Ce visage pouvait-il être le sien ?

— Si vous croyez que c’est comme ça que vous allez me les faire porter jusqu’aux chevaux, vous vous trompez lourdement, grommela Min. J’ai vu des vertiges mieux imités par de simples palefreniers. Vous pouvez essayer de feindre une chute.

— Pas maintenant.

Il était préparé à ce qui se passait quand il canalisait ; il pouvait le contrôler dans une certaine mesure. La plupart du temps. Ce vertige, sans le saidin, c’était nouveau. Peut-être s’était-il retourné trop vite. Et peut-être que les cochons volaient. Il suspendit une autre besace à son épaule libre. Les hommes s’affairaient toujours dans la cour de l’écurie.

— Min…

Ses sourcils s’abaissèrent immédiatement. Elle s’arrêta un instant d’enfiler ses gants rouges, et se mit à taper du pied. Ce signe était inquiétant chez n’importe quelle femme, surtout chez une femme armée de dagues.

— Nous en avons déjà discuté, Rand sacré Dragon Réincarné al’Thor ! Vous ne me laisserez pas en arrière !

— L’idée ne m’en est jamais venue, mentit-il.

Il était trop faible ; il n’avait pas la force de prononcer les paroles qu’il fallait pour la convaincre de rester. Trop faible, pensa-t-il amèrement, et elle pourrait très bien en mourir, que la Lumière me réduise en cendres à jamais !

Elle le fera, promit doucement Lews Therin.

— Je pensais juste que vous devriez savoir ce que nous venons de faire et ce que nous allons faire maintenant, poursuivit Rand. Je n’ai pas été très bavard, je suppose.

Rassemblant ses forces, il saisit le saidin. La salle parut tourbillonner, et il surfa sur l’avalanche de feu, de glace et d’ordure, la nausée au ventre. Mais il parvint à rester debout sans chanceler. Et tout juste capable de tisser les flux d’un portail ouvrant dans une clairière enneigée où des chevaux de somme étaient attachés à la branche basse d’un chêne.