L’édifice social du passé reposait sur trois colonnes, le prêtre, le roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu’une voix a dit: Les dieux s’en vont! Dernièrement une autre voix s’est élevée et a crié: Les rois s’en vont! Il est temps maintenant qu’une troisième voix s’élève et dise: Le bourreau s’en va!
Ainsi l’ancienne société sera tombée pierre à pierre; ainsi la providence aura complété l’écroulement du passé.
À ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire: Dieu reste. À ceux qui regrettent les rois, on peut dire: la patrie reste. À ceux qui regretteraient le bourreau, on n’a rien à dire.
Et l’ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau; ne le croyez point. La voûte de la société future ne croulera pas pour n’avoir point cette clef hideuse. La civilisation n’est autre chose qu’une série de transformations successives. À quoi donc allez-vous assister? à la transformation de la pénalité. La douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume et l’huile où l’on appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée au gibet. Voilà tout.
15 mars 1832.
UNE COMÉDIE À PROPOS D’UNE TRAGÉDIE [4]
PERSONNAGES
MADAME DE BLINVAL
LE CHEVALIER ERGASTE
UN POËTE ÉLÉGIAQUE
UN PHILOSOPHE
UN GROS MONSIEUR
UN MONSIEUR MAIGRE
DES FEMMES
UN LAQUAIS
– Un salon. -
UN POËTE ÉLÉGIAQUE, lisant.
TOUT L’AUDITOIRE. – Bravo! charmant! ravissant!
On bat des mains.
MADAME DE BLINVAL. – Il y a dans cette fin un mystère indéfinissable qui tire les larmes des yeux.
LE POËTE ÉLÉGIAQUE, modestement. – La catastrophe est voilée.
LE CHEVALIER, hochant la tête. – Mandore, ménestrel, c’est du romantique, ça!
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que voulez-vous? Il faut bien faire quelques concessions.
LE CHEVALIER. – Des concessions! des concessions! c’est comme cela qu’on perd le goût. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce quatrain:
De par le Pinde et par Cythère,
Gentil-Bernard est averti
Que l’Art d’Aimer doit samedi
Venir souper chez l’Art de Plaire.
Voilà la vraie poésie! L’Art d’aimer qui soupe samedi chez l’Art de Plaire! à la bonne heure! Mais aujourd’hui c’est la mandore, le ménestrel. On ne fait plus de poésies fugitives. Si j’étais poëte, je ferais des poésies fugitives: mais je ne suis pas poëte, moi.
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Cependant, les élégies…
LE CHEVALIER. – Poésies fugitives, monsieur. (Bas à Mme de Blinvaclass="underline" ) Et puis, châtel n’est pas français; on dit castel.
QUELQU’UN, au poëte élégiaque. – Une observation, monsieur. Vous dites l’antique châtel, pourquoi pas le gothique?
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Gothique ne se dit pas en vers.
LE QUELQU’UN. – Ah! c’est différent.
LE POËTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant. – Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener à l’époque des Ronsard et des Brébeuf. Je suis romantique, mais modéré. C’est comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques, mais jamais de sang, jamais d’horreurs. Voiler les catastrophes. Je sais qu’il y a des gens, des fous, des imaginations en délire qui… Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman?
LES DAMES. – Quel roman?
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Le Dernier Jour…
UN GROS MONSIEUR. – Assez, monsieur! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me fait mal aux nerfs.
MADAME DE BLINVAL. – Et à moi aussi. C’est un livre affreux. Je l’ai là.
LES DAMES. – Voyons, voyons.
On se passe le livre de main en main.
QUELQU’UN, lisant. – Le Dernier jour d’un…
LE GROS MONSIEUR. – Grâce, madame!
MADAME DE BLINVAL. – En effet, c’est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar, un livre qui rend malade.
UNE FEMME, bas. – Il faudra que je lise cela.
LE GROS MONSIEUR. – Il faut convenir que les mœurs vont se dépravant de jour en jour. Mon Dieu, l’horrible idée! développer, creuser, analyser, l’une après l’autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme condamné à mort, le jour de l’exécution! Cela n’est-il pas atroce? Comprenez-vous, mesdames, qu’il se soit trouvé un écrivain pour cette idée, et un public pour cet écrivain?
LE CHEVALIER. – Voilà en effet qui est souverainement impertinent.
MADAME DE BLINVAL. – Qu’est-ce que c’est que l’auteur?
LE GROS MONSIEUR. – Il n’y avait pas de nom à la première édition.
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – C’est le même qui a déjà fait deux autres romans… ma foi, j’ai oublié les titres. Le premier commence à la Morgue et finit à la Grève. À chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.
LE GROS MONSIEUR. – Vous avez lu cela, monsieur?
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Oui, monsieur; la scène se passe en Islande.
LE GROS MONSIEUR. – En Islande, c’est épouvantable!
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a des monstres qui ont des corps bleus.
LE CHEVALIER, riant. – Corbleu! cela doit faire un furieux vers.
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Il a publié aussi un drame, – on appelle cela un drame, – où l’on trouve ce beau vers:
Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.
QUELQU’UN. – Ah, ce vers!
LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Cela peut s’écrire en chiffres, voyez-vous, mesdames:
[4] Nous avons cru devoir réimprimer ici l’espèce de préface en dialogue qu’on va lire, et qui accompagnait la troisième édition du