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– Voici ce qu’on a apporté pour vous, fit M. Verduret.

Et sans façon il brisa l’enveloppe.

Des billets de banque s’en échappèrent; il les compta, il y en avait dix.

Prosper était devenu pourpre.

– Qu’est-ce que cela signifie? dit-il.

– Nous allons le savoir, répondit M. Verduret, voici un mot joint à l’envoi.

Ce billet, comme l’adresse, était composé de lettres et de mots imprimés, découpés et collés. Il était court, mais explicite:

Mon cher Prosper, un ami qui connaît l’horreur de votre situation vous fait passer ce secours. Il est un cœur, sachez-le, qui a partagé toutes vos angoisses. Partez, quittez la France, vous êtes jeune, l’avenir vous appartient. Partez, et puisse cet argent vous porter bonheur.

À mesure que lisait, à haute voix, l’homme aux favoris roux, la colère de Prosper grandissait. Colère folle, car il ne savait comment s’expliquer les événements qui se succédaient, et il sentait sa raison s’égarer.

– Tout le monde veut donc que je parte! s’écria-t-il c’est donc une conjuration!

M. Verduret dissimula un sourire de satisfaction.

– Enfin! fit-il, vous ouvrez les yeux, vous commencez à comprendre. Oui, mon enfant, il est des gens qui vous haïssent pour tout le mal qu’ils vous ont fait; oui, il est des gens pour qui votre présence à Paris serait une perpétuelle menace, et qui veulent vous éloigner à tout prix.

– Mais quels sont ces gens, monsieur? dites-le-moi; dites-moi qui se permet de m’envoyer cet argent.

L’ami de M. Bertomy le père hocha tristement la tête.

– Si je le savais, mon cher Prosper, répondit-il, ma tâche serait remplie, car je saurais alors qui a commis le vol dont vous avez été accusé. Mais nous allons chercher. Je tiens enfin un de ces indices qui deviennent tôt ou tard une charge accablante. Je n’avais que des déductions plus ou moins probables; j’ai maintenant un fait qui me prouve que je ne me trompais pas. Je marchais dans les ténèbres; à présent, j’ai une lueur pour me guider.

M. Verduret, cet homme aux apparences triviales, à l’entrain facile du commis voyageur, trouvait, quand bon lui semblait, de ces accents impérieux qui imposent aux âmes faibles et dominent les esprits malades.

Prosper, en l’écoutant, reprenait quelque assurance et sentait, en lui, renaître l’espoir.

– Il s’agit, poursuivait M. Verduret, de tirer parti de cet indice que nous livre l’imprudence de vos ennemis. Commençons par interroger le portier.

Il ouvrit la porte et appela:

– Hé! mon brave! avancez un peu s’il vous plaît.

Le concierge, homme fort poli, s’approcha en tortillant sa casquette, fort intrigué de l’autorité que s’arrogeait cet inconnu chez son locataire.

– Qui vous a remis le pli que vous venez de monter? demanda M. Verduret.

– Un commissionnaire qui m’a dit que la course était payée.

– Le connaissez-vous?

– Je ne connais que lui: c’est le commissionnaire qui a ses crochets [2] chez le marchand de vin du coin de la rue Pigalle.

– Allez me le chercher.

Pendant que le concierge sortait en courant, M. Verduret avait tiré son calepin de sa poche, et consultait alternativement et les billets de banque épars sur la table, et une page toute couverte de chiffres.

Son examen terminé:

– Ces billets, dit-il d’un ton décidé, ne sont pas envoyés par l’auteur de la soustraction.

– Vous croyez, monsieur?

– J’en suis persuadé; à moins, toutefois, que ce voleur ne soit doué d’une pénétration et d’une prévoyance extraordinaires; ce qui est certain, positif, c’est qu’aucun de ces billets de mille francs ne faisait partie des trois cent cinquante qui ont été volés dans votre caisse.

– Cependant, hasarda Prosper, qui ne s’expliquait pas la certitude de son protecteur, cependant…

– Il n’y a pas de cependant; j’ai là le numéro d’ordre de tous les billets…

– Quoi! lorsque moi-même je ne l’avais pas!

– La Banque l’avait, mon jeune ami, et c’est fort heureux. Quand on s’occupe d’une affaire, on doit tout prévoir et ne rien oublier. Ce n’est pas une excuse pour un homme d’esprit, que de dire, quand il est tombé dans quelque bévue: tiens, je n’y avais pas pensé! J’ai songé à la Banque.

Si Prosper avait eu d’abord quelques répugnances à s’abandonner entièrement à l’ami de son père, ces répugnances, une à une, s’évanouissaient.

Il comprenait que, seul, à peine maître de soi, livré aux inspirations de son inexpérience, jamais il n’aurait eu la patiente perspicacité de ce personnage singulier.

Lui, cependant, poursuivait, se parlant à lui-même, paraissant avoir absolument oublié la présence de Prosper:

– Donc, l’envoi ne venant pas du voleur, ne peut venir, c’est évident, que de l’autre personne, qui était près de la caisse au moment du crime, qui n’a pu l’empêcher, et qui maintenant a des remords. La probabilité de deux personnes lors du vol, probabilité affirmée par l’éraillure, se change maintenant en certitude indiscutable. Ergo, j’avais raison.

Le caissier écoutait de toutes ses forces, faisant des efforts d’imagination pour comprendre quelque chose à ce monologue qu’il n’osait troubler.

– Cherchons, continuait le gros homme, cherchons quelle peut être cette seconde personne, que sa conscience taquine, et qui cependant n’a rien osé révéler.

Il prit la lettre, et fort lentement, à trois ou quatre reprises, la lut, en scandant les phrases, en pesant tous les mots.

– Évidemment, murmurait-il, bien évidemment, cette lettre a été composée par une femme. Jamais un homme, voulant rendre service à un autre homme, et lui envoyant de l’argent, n’aurait mis ce mot «secours», blessant s’il en est. Un homme aurait mis «prêt, subside, fonds», ou n’importe quel équivalent, mais «secours», jamais. Seule, une femme, ignorante des sottes susceptibilités masculines, a pu trouver toute naturelle l’idée que représente ce mot. Quant à cette phrase: «Il est un cœur, etc.»; elle ne peut avoir été pensée que par une femme.

Prosper, cette fois, avait pu suivre le travail d’inductions de son protecteur.

– Vous vous trompez, je crois, monsieur, dit-il, aucune femme ne peut être mêlée à cette affaire.

M. Verduret ne releva pas l’interruption. Peut-être ne l’avait-il pas entendue, peut-être ne lui convenait-il pas de discuter ses opinions.

– Tâchons, à présent, poursuivait-il, de découvrir où ont été découpés les mots qui composent ces trois phrases.

Il s’approcha de la fenêtre et se mit à étudier les caractères collés dessus avec l’attention scrupuleuse d’un savant en us [3] qui cherche à déchiffrer un vieux manuscrit à demi effacé.

– Petit caractère, disait-il, très délicat, très net, impression très soignée, papier assez mince et fortement satiné! Ces mots n’ont été découpés, par conséquent, ni dans un journal, ni même dans un volume de roman, ni même dans un livre de vente courante. Cependant, je les ai vus, ces caractères-là, je les connais, Didot en emploie souvent de pareils, ainsi que Marne, de Tours.

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[2] Les crochets d’un commissionnaire sont le support sur lequel il place les objets qu’il transporte. (N. d. E.)

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[3] Savant féru de latin. (N. d. E.)