— Tu te trompes sans doute, mon ami… Je ne connaissais pas ce surnom, « Tisseur de Filets »… Et j’ignorais qu’il avait envié le Dragon et ses alliés ténébreux… Tout ça confirme ma thèse : il veut Callandor ! C’est pour ça qu’il est devenu un des Hauts Seigneurs de Tear. Quant au surnom, il laisse penser à quelqu’un qui complote patiemment dans l’ombre… Tu t’en es très bien tiré, Loial.
L’Ogier eut un sourire qui s’effaça très vite.
— Dire que je n’ai pas peur serait un mensonge, déclara soudain Zarine. Seul un fou prétendrait ne pas craindre les Rejetés. Mais j’ai juré de rester avec vous, et je tiendrai parole. C’est tout ce que j’ai à dire.
Elle est folle, c’est sûr, maintenant…, pensa Perrin. Moi, je donnerais cher pour ne pas faire partie du groupe. Si je pouvais retourner dans la forge de maître Luhhan…
— S’il est à l’intérieur de la forteresse, dit le jeune homme à haute voix, et s’il y attend Rand, nous devons y entrer aussi. Comment faire ? Tout le monde répète qu’il faut la permission des Hauts Seigneurs, et aucun de nous, que je sache, ne sait traverser les murs…
— Tu n’iras pas, dit Lan. Moiraine et moi entrerons, et personne d’autre. Plus nous serions nombreux, et plus ça deviendrait périlleux. Et quelque moyen que je trouve, il ne sera pas sans danger, même pour deux…
— Gaidin…, commença Moiraine d’un ton autoritaire.
Mais le Champion ne s’en laissa pas imposer.
— Nous irons ensemble. Pas question que je reste en arrière, cette fois.
Moiraine hésita… puis hocha la tête.
Perrin crut voir Lan se détendre un peu.
— Les autres, dit-il, vous feriez bien d’aller dormir. Moi, je vais étudier la Pierre. (Il s’interrompit.) Au fait, tes nouvelles ont failli me faire oublier quelque chose, Moiraine. Il y a des Aiels à Tear.
— Des Aiels ? s’écria Loial. C’est impossible ! La ville entière serait paniquée si un seul d’entre eux s’y était introduit.
— Ogier, je n’ai pas dit qu’ils déambulaient dans les rues… Sur les toits, les cheminées sont d’excellentes cachettes… J’ai vu trois guerriers, au minimum. Apparemment, personne d’autre ne les a repérés. Mais si j’en ai aperçu trois, c’est qu’il y en a beaucoup plus que ça !
— Cette information ne m’inspire pas grand-chose…, dit Moiraine. Perrin, pourquoi cet air ombrageux ?
— Je pensais à l’Aiel rencontré à Remen… Quand la Pierre tombera, a-t-il dit, les Aiels quitteront la Tierce Terre. C’est le nom qu’ils donnent à leur désert, pas vrai ? Il a dit que c’était une prophétie…
— J’ai lu et relu les Prophéties du Dragon, rappela Moiraine, dans toutes les traductions, et les Aiels n’y figurent pas. Nous avançons à tâtons pendant que Be’lal tisse ses filets, et la Roue, elle, tisse la Trame autour de nous. Mais les Aiels sont-ils son œuvre, ou celle de Be’lal ? Lan, trouve-moi très vite un moyen d’entrer dans la forteresse. Enfin, trouve-nous…
— À tes ordres, Aes Sedai ! dit le Champion.
Mais il y avait dans sa voix une chaleur très inhabituelle.
Lorsqu’il fut sorti, Moiraine se perdit dans la contemplation de la table.
Zarine approcha de Perrin.
— Que vas-tu faire, forgeron ? On dirait que nous sommes censés attendre pendant que d’autres courent à l’aventure. Surtout, ne va pas croire que je m’en plaigne…
Le jeune homme n’aurait effectivement pas parié là-dessus.
— Pour commencer, je vais dîner… Ensuite, je réfléchirai à un marteau…
Et aux sentiments que j’éprouve pour toi, Faucon !
51
Un appât pour le filet
Du coin de l’œil, Nynaeve crut apercevoir un grand type aux cheveux cuivrés en cape marron. Mais quand elle tourna la tête pour sonder la rue sous le large bord du chapeau de paille bleu offert par Ailhuin, un chariot tiré par des bœufs s’était déjà interposé entre l’homme et elle. Lorsqu’il fut passé, l’inconnu n’était plus nulle part en vue.
Nynaeve aurait juré que l’homme portait l’étui d’une flûte dans le dos. En outre, sa tenue n’était pas du cru.
Mais il ne peut pas s’agir de Rand… Pourquoi serait-il venu de la plaine d’Almoth ? Parce que je rêve souvent de lui ? Ridicule !
Un des citadins qui marchaient pieds nus, un panier rempli de poissons sur les épaules, trébucha soudain, envoyant de gros spécimens aux écailles argentées voler au-dessus de sa tête.
Le malheureux atterrit à quatre pattes dans la boue. Accablé, il regarda les poissons éparpillés autour de lui dans la gadoue. Tous s’y étaient plantés bien droit, la tête la première, et ils formaient un cercle parfait. Alors que des badauds en criaient de surprise, l’homme se releva, apparemment pas gêné par la boue qui le maculait. Puis, en secouant la tête et en marmonnant, il entreprit de récupérer ses poissons.
Nynaeve cilla, mais son problème était ailleurs. En face d’elle, plus exactement, en la personne du boucher au visage bovin qui la regardait, campé sur le seuil de sa boutique, des quartiers de viande pendant à des crochets derrière lui. L’ancienne Sage-Dame tira sur sa natte, puis elle foudroya le commerçant du regard.
— Bon, je le prends, dit-elle, mais si vous vendez un morceau si miteux à un prix pareil, ne comptez plus sur ma clientèle.
Le type prit les pièces de Nynaeve en haussant les épaules, comme s’il ne pouvait rien à tout ça, puis il enveloppa le rôti de mouton affreusement gras dans le morceau de tissu que lui tendait sa cliente. Sans le quitter des yeux, celle-ci rangea son achat dans un panier.
Furieuse de ne pas avoir réussi à faire culpabiliser le boucher, Nynaeve se détourna… et faillit s’étaler. Elle n’était toujours pas habituée à ces fichus sabots ! Ils ne cessaient d’adhérer à la boue comme des ventouses, et elle se demandait comment les habitants de Tear se débrouillaient pour ne pas se casser une jambe à chaque sortie. Avec un peu de chance, le soleil finirait par faire sécher la boue, non ? Peut-être, mais la jeune femme aurait juré que la gadoue était en réalité un attribut permanent de l’Assommoir.
Très attentive à l’endroit où elle mettait les pieds, l’ancienne Sage-Dame reprit le chemin de la maison d’Ailhuin en marmonnant entre ses dents. Les prix étaient prohibitifs pour tous les produits, et la qualité baissait chaque jour un peu plus. Bizarrement, tout le monde semblait ne pas s’en émouvoir, les clients comme les commerçants. Passant devant une boutique où une femme agonissait d’injures le patron, en brandissant dans chaque main un fruit rouge tout ratatiné – difficile à identifier, car il y avait ici toute une variété de fruits et de légumes inconnus dans le reste du monde –, Nynaeve éprouva une sorte de soulagement. La femme s’indignait qu’on ose vendre de tels « résidus », mais le marchand, impassible, semblait simplement attendre qu’elle se lasse.
L’inflation galopante était compréhensible. Comme Elayne l’avait expliqué, au Cairhien, le grain était dévoré par les rats dans les silos parce que personne ne pouvait s’en offrir. Or, depuis la guerre des Aiels, le commerce du grain était devenu vital dans toute la région. Certes, mais était-ce une raison pour que tout le monde baisse les bras et semble décidé à se laisser mourir ? Chez elle, elle avait vu la grêle dévaster des récoltes. Des invasions de sauterelles étaient arrivées au même résultat, et la maladie de la langue noire, certaines années, avait décimé les troupeaux de moutons. Parfois, le mildiou du tabac faisait de tels dégâts qu’il ne restait plus rien à vendre lorsque les marchands de Baerlon se montraient. Deux années durant, la population de Deux-Rivières n’avait rien eu d’autre à se mettre sous la dent que des jardinières de navets et de l’orge presque pourrie. Pendant cette disette, les chasseurs remerciaient la Lumière quand il leur arrivait de rapporter dans leur gibecière un lapin rachitique. Mais quand ils prenaient un mauvais coup, les gens du territoire l’encaissaient, puis ils se remettaient à l’ouvrage. Alors que l’industrie de la pêche et les autres activités semblaient avoir été florissantes, les gens de Tear n’avaient eu qu’une mauvaise année. Face à si peu de courage, Nynaeve n’avait aucune compassion ni aucune patience. L’ennui, c’était qu’elle aurait au moins dû être un peu tolérante. Les peuples avaient chacun leur façon de voir le monde. Certaines choses qui indignaient Nynaeve passaient pour normales aux yeux des résidants de Tear, y compris Ailhuin et Sandar. Oui, l’ancienne Sage-Dame avait un déficit de patience un peu inquiétant.