Si je n’y arrive pas avec eux, je devrais au moins faire un effort pour Egwene.
Encore que… La jeune femme se comportait comme une enfant gâtée. Montant sur ses grands chevaux à la moindre proposition, elle contestait tout aveuglément, pour le plaisir de s’opposer. Même quand un plan d’action s’imposait, il fallait s’échiner à la convaincre. Pour Nynaeve, ça n’avait rien de naturel, surtout vis-à-vis d’une gamine dont elle avait naguère changé les langes. Qu’elle ait seulement sept ans de plus ne changeait rien à l’affaire.
Ce sont tous ces cauchemars… Je ne comprends pas ce qu’ils signifient, et maintenant, Elayne et moi sommes frappées aussi. Là encore, je ne sais pas ce que ça veut dire. Pour ne rien arranger, Sandar ne nous tient pas informées de ses recherches… Je suis si frustrée que je pourrais en cracher sur le sol !
Elle tira très fort sur sa natte, s’arrachant un cri de douleur. Au moins, elle avait réussi à persuader Egwene de ne plus utiliser le ter’angreal et de le ranger dans sa bourse, au lieu de le porter sans cesse autour de son cou. Si l’Ajah Noir rôdait dans Tel’aran’rhiod… Mais il valait mieux ne pas penser à cette possibilité.
Nous finirons par les trouver !
— Alors, je les ferai payer…, marmonna Nynaeve. Essayer de me vendre comme un vulgaire mouton ! Me traquer de cette façon ! Mais cette fois, je suis le chasseur, pas la proie ! Maudite Moiraine… Si elle n’était jamais venue à Champ d’Emond, j’aurais pu former Egwene assez bien pour qu’elle survive. Et Rand… Eh bien, pour lui aussi, j’aurais pu… j’aurais pu…
Elle n’aurait rien pu du tout, et elle le savait. Bien entendu, en avoir conscience n’arrangeait rien. Nynaeve détestait Moiraine presque autant qu’elle abominait Liandrin et l’Ajah Noir, et sûrement plus qu’elle haïssait les Seanchaniens.
Alors qu’elle tournait à un coin de rue, Juilin Sandar dut faire un bond sur le côté pour éviter une collision. Même s’il les maîtrisait parfaitement, il faillit trébucher sur ses propres sabots, mais son bâton l’empêcha au dernier moment de s’étaler face dans la boue. Ce bois très particulier était du bambou, avait appris Nynaeve, et malgré une apparence trompeuse, il était très solide.
— Maîtresse… hum… maîtresse Maryim…, bredouilla Sandar quand il eut repris son équilibre. Je vous cherchais, justement… (Il eut un sourire forcé.) Vous êtes en colère ? Pas contre moi, j’espère ?
Nynaeve essaya d’avoir l’air moins furieuse.
— Je n’ai rien contre vous, maître Sandar, mais c’est ce maudit boucher… Bon, oublions ça ! Pourquoi me cherchez-vous ? Auriez-vous… accompli votre mission ?
Sandar regarda autour de lui comme s’il redoutait les oreilles indiscrètes.
— Oui, oui… C’est ça. Vous devez me suivre. Les autres attendent. Et Mère Guenna aussi…
— Pourquoi cette nervosité ? Elles n’ont pas découvert que vous les cherchiez, j’espère ? Qu’est-ce qui vous effraie ?
— Maîtresse, je ne me suis pas trahi !
Sandar tourna de nouveau la tête dans tous les sens, puis il baissa le ton, murmurant dans sa barbe :
— Ces femmes que vous cherchez, elles sont dans la forteresse… Invitées d’un Haut Seigneur ! Le Haut Seigneur Samon, pour être précis ! Pourquoi les avez-vous traitées de voleuses ?
Sandar avait presque couiné d’indignation, et de la sueur ruisselait sur son visage.
Dans le Cœur de la Pierre, avec un Haut Seigneur ? Par la Lumière ! comment les atteindrons-nous, à présent ?
Non sans effort, Nynaeve parvint à faire montre d’un minimum de patience.
— Du calme…, souffla-t-elle. Oui, du calme, maître Sandar. Nous pouvons tout vous expliquer…
J’espère bien… Parce que s’il court à la forteresse, dire à ce Haut Seigneur que nous cherchons ses amies…
— Allons chez Mère Guenna… Joslyn, Caryla et moi vous expliquerons tout.
Sandar acquiesça, toujours aussi peu à l’aise, puis il marcha à côté de Nynaeve, s’efforçant d’adopter un pas qu’elle pouvait soutenir avec ses sabots. Mais à l’évidence, il aurait aimé courir…
Arrivée chez la guérisseuse, Nynaeve passa par le jardin, comme toujours. À sa connaissance, personne n’utilisait la porte de devant, y compris Mère Guenna. Les chevaux étaient désormais attachés à des piquets en bambou, très loin des figues et des légumes d’Ailhuin, et toute la sellerie était rangée dans la maison. Pour une fois, l’ancienne Sage-Dame ne s’arrêta pas pour flatter les naseaux de Gaidin et lui murmurer qu’il était un bon garçon – beaucoup plus raisonnable que son homonyme, pour commencer !
Alors que Sandar s’était arrêté pour nettoyer ses sabots avec l’embout de son bâton, Nynaeve entra en trombe.
Assise sur une de ses chaises à haut dossier, les bras le long du corps, Ailhuin écarquillait les yeux de colère et de peur. Sans bouger un muscle, elle semblait se débattre furieusement. Même si elle n’avait pas senti un subtil tissage d’Air, Nynaeve aurait compris du premier coup d’œil ce qui se passait.
Par la Lumière ! elles nous ont trouvées ! Sandar, sois mille fois maudit !
La colère déferla en Nynaeve, renversant les murs qui la tenaient d’habitude à l’écart du Pouvoir. Lorsque le panier tomba de sa main, elle n’était plus qu’une fleur blanche sur un buisson d’épineux, prête à s’ouvrir au saidar et à…
Elle eut l’impression de percuter un autre mur, en verre, celui-là. Elle voyait la Source Authentique, mais cet obstacle lui interdisait d’y accéder, ne lui laissant que le désir brûlant de sentir en elle le flot tumultueux du Pouvoir de l’Unique.
Le panier percuta le sol. Au même moment, la porte de la pièce de devant s’ouvrit et Liandrin entra, suivie par une femme aux cheveux noirs qui arborait une mèche blanche au-dessus de l’oreille gauche. Les deux sœurs noires portaient une robe aux couleurs vives qui dénudait leurs épaules, et l’aura du saidar les enveloppait.
Liandrin tira sur sa robe rouge et sourit avec son étrange bouche un peu boudeuse. Son visage de poupée rayonnait de joie enfantine.
— Tu vois, Naturelle, tu n’as pas une chance de…
Nynaeve frappa Liandrin sur la bouche de toutes ses forces.
Il faut que je file d’ici !
Nynaeve gifla Rianna – si fort que la sœur noire en tomba sur son postérieur drapé de soie.
Elles tiennent les autres, c’est sûr, mais si je peux filer assez loin pour qu’elles ne me coupent plus du Pouvoir, la partie n’est pas encore perdue.
Elle poussa Liandrin, l’écartant de la porte.
Oui, si je peux entrer en contact avec le saidar…
Des coups de poing et de bâton invisibles tombèrent de tous les côtés, déséquilibrant Nynaeve. La bouche en sang, Liandrin n’avait pourtant pas esquissé le moindre geste. Rianna non plus, car elle était sonnée. Tout autant que les coups, Nynaeve sentait le filet d’Air qui se tissait autour d’elle. Luttant toujours pour atteindre la porte, elle s’aperçut qu’elle était tombée à genoux. Les coups ne cessaient pas, des poings et des bâtons lui martelant le dos, l’estomac, la tête, les flancs, les épaules et les membres…