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Après un moment, elle neutralisa un des tissages et la sœur noire soupira de soulagement.

— Je ne suis pas comme toi, lui dit Egwene. C’est la deuxième fois que je me venge, et je n’aime pas ça. De cette façon, en tout cas… Il va falloir que j’apprenne à trancher correctement une gorge…

À voir sa réaction, Joiya Byir, crut que la jeune femme parlait sérieusement…

Révulsée, Egwene l’abandonna, entravée et coupée de la Source, et s’enfonça entre les colonnes rouges. Il devait bien y avoir moyen de gagner la prison, de là…

Le silence retomba dans le couloir après le dernier cri d’agonie du deux-pattes dont Jeune Taureau venait de déchiqueter la gorge.

Le sang avait un goût terriblement amer sur la langue du loup.

Il était dans la Pierre de Tear, ça, il le savait. Comment, il n’aurait su le dire, mais il le savait… Les deux-pattes qui gisaient à présent sur le sol l’un encore agonisant tandis que les crocs de Tire-d’Aile lui écrasaient la glotte – avaient empesté la peur en se battant. La peur et la confusion, comme si eux ne savaient pas où ils étaient. À l’évidence, ils n’appartenaient pas au rêve du loup, mais ils avaient quand même tenté de défendre cette grande porte qui se dressait devant Jeune Taureau avec son cadenas de fer. Surpris de voir des loups, ils avaient probablement dû être étonnés de se retrouver dans ce couloir, mais leur entraînement avait repris le dessus.

S’essuyant la bouche, Perrin regarda ses mains comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Il avait repris sa forme humaine. Revenu dans son corps d’origine, il portait une veste sans manches de forgeron et un lourd marteau pendait à sa ceinture.

— Jeune Taureau, il faut nous dépêcher… Quelque chose de maléfique approche.

Perrin tira le marteau de sa ceinture et se dirigea vers la porte.

— Faile doit être ici.

Un seul coup de marteau pulvérisa le cadenas. D’un coup de pied, Perrin ouvrit la porte.

La pièce était vide, à l’exception de l’autel de pierre qui trônait au milieu. Faile y était étendue, paisible comme si elle dormait. Ses cheveux noirs lui faisant comme une corolle, elle était tellement couverte de chaînes que Perrin eut besoin d’un moment pour s’apercevoir qu’elle était nue.

Toutes les chaînes étaient fixées à la pierre par un gros anneau.

Perrin avança, se pencha et caressa la joue de son amie du bout d’un index.

La jeune femme se réveilla et lui sourit.

— J’ai rêvé sans cesse que tu viendrais, forgeron.

— Tu seras bientôt libre, Faile.

Perrin pulvérisa le premier anneau avec son marteau.

— Je te fais confiance, Perrin…

Alors que le nom du jeune homme mourait sur ses lèvres, Faile se désintégra et les chaînes tombèrent sur la pierre où elle avait été couchée.

— Non ! Je l’avais trouvée ! Ce n’est pas juste !

— Jeune Taureau, le rêve n’est pas comme la réalité. Ici, la même chasse peut avoir plusieurs fins différentes…

Perrin ne se retourna pas vers Tire-d’Aile. Conscient que ses lèvres étaient retroussées sur ses dents comme des babines, il leva son marteau et l’abattit sur les chaînes qui avaient retenu Faile.

L’autel de pierre se fendit en deux et la forteresse sembla en trembler sur ses fondations.

— Dans ce cas, je vais chasser encore !

Marteau au poing, Perrin sortit de la pièce, Tire-d’Aile à ses côtés. La Pierre était un repaire d’hommes. Et les hommes, ils le savaient, étaient des chasseurs encore plus cruels que les loups.

Les gongs qui sonnaient l’alarme un peu partout ne parvenaient pas à couvrir les cris des hommes qui s’affrontaient dans un concert de bruits métalliques. Les Aiels et les Défenseurs, aurait parié Mat.

Dans un couloir vivement éclairé par des lampes au déflecteur d’or, au milieu de riches tapisseries représentant des scènes de bataille, dansant un étrange ballet sur de précieux tapis rouge foncé sur bleu marine – le fameux tissage en mosaïque de Tear –, Mat était pour une fois trop occupé pour tenter d’évaluer le prix de tout ce qu’il voyait.

Ce crétin de malheur est rudement bon ! pensa-t-il tout en déviant de justesse un estoc vif et précis.

Hélas, la contre-attaque qu’il lança aussitôt avec l’autre bout de son bâton connut le même sort que les précédentes : un échec retentissant face à une parade brillante.

Je me demande si c’est un de ces fichus Hauts Seigneurs…

L’homme aux yeux bleus portait une très luxueuse veste à manches larges ornée de broderie en fil d’or, mais elle n’était pas boutonnée, sa chemise sortait de son pantalon et il était pieds nus. Ses cheveux assez courts en bataille, il semblait avoir été tiré du lit en catastrophe. Mais il ne se battait pas du tout comme un homme mal réveillé…

Cinq minutes plus tôt, épée à la main, il avait bondi hors d’une des pièces qui s’alignaient le long du couloir. Coup de chance inouï, il avait jailli de ce qui devait être sa chambre devant Mat, et non dans son dos. S’il n’était pas le premier noble à demi habillé que le jeune homme combattait, c’était de loin le meilleur.

— Pisteur, tu ne peux pas passer à côté de moi ? demanda Mat sans quitter des yeux l’escrimeur qui n’attendait qu’une occasion pour l’embrocher.

Sandar insistait pour qu’on l’appelle « pisteur ». Même si Mat ne voyait pas très bien la différence, « traqueur » lui déplaisait souverainement.

— Impossible, dit Sandar dans le dos du jeune homme. Si tu te pousses pour me laisser passer, tu n’auras plus la place de manier l’espèce d’aviron que tu appelles un bâton, et ce gentilhomme te coupera en deux.

— Eh bien, trouve une idée, pisteur, parce que ce va-nu-pieds commence à me taper sur les nerfs !

L’escrimeur sortit pour la première fois de son mutisme :

— Apprends que tu vas avoir l’honneur de mourir le cœur transpercé par la lame du Haut Seigneur Darlin, paysan ! Si je t’accorde cette grâce… Tout bien réfléchi, je préférerais vous faire pendre par les pieds et vous faire écorcher vifs devant mes yeux, tous les deux…

— Je doute d’aimer ça ! lança Mat.

Le Haut Seigneur s’empourpra, outragé qu’on ait osé l’interrompre, mais Mat ne lui laissa pas le temps de se répandre sur le sujet. Son bâton dansant si vite dans l’air qu’on n’en voyait plus le bout, il avança sur son adversaire.

Darlin recula, acceptant pour un temps d’en être réduit à la défensive. Mais Mat ne pourrait pas maintenir ce rythme bien longtemps, il le savait. Ensuite, et s’il ne récoltait pas un mauvais coup, le duel reprendrait, presque parfaitement équilibré.

Résolu à ne pas compter sur sa chance dans une situation si délicate, Mat profita du bref moment où il avait l’avantage pour tenter une feinte. Alors que Darlin avait à juste titre anticipé une attaque à la tête, il modifia la direction de son coup au dernier moment, son bâton fauchant les jambes du Haut Seigneur. Dans la foulée, l’autre bout de l’arme vola effectivement vers le crâne de l’escrimeur et fit mouche avec un bruit qui n’augurait rien de bon pour sa cible.

Le souffle court, Mat s’appuya sur son bâton et contempla l’escrimeur vaincu.

Que la Lumière me brûle ! si je dois en affronter un ou deux de plus de cet acabit, je vais finir épuisé ! Les récits ne précisent jamais qu’être un héros est si fatigant. Décidément, Nynaeve trouve toujours un moyen de me faire trimer !

Sandar vint se camper à côté de Mat et baissa les yeux sur le Haut Seigneur évanoui ou mort.

— Comme ça, il ne paraît pas si puissant… Ni beaucoup plus « grand » que moi…

Sursautant, Mat sonda l’extrémité du couloir, où il venait de voir passer un homme très pressé.

Par la Lumière ! si je ne savais pas que c’est absurde, je dirais qu’il s’agissait de Rand !

— Sandar, tu verras que…, commença Mat tout en balançant son bâton sur son épaule.

Il s’interrompit, car l’arme venait de percuter quelque chose. Se retournant, il découvrit un autre Haut Seigneur, lui aussi à demi vêtu. Son épée gisant sur le sol, il se tenait la tête à l’endroit où le bâton de Mat, par le plus grand des hasards, lui avait fendu le cuir chevelu.

Pour lui faire baisser les mains, Mat lui flanqua un coup de bâton dans l’estomac. Puis il le frappa de nouveau à la tête, l’envoyant s’écrouler sur son épée.

— La chance, Sandar… Personne ne peut rien contre la chance ! Maintenant, voudrais-tu bien trouver le chemin secret que les Hauts Seigneurs empruntent pour gagner la prison ?

Sandar affirmait qu’il existait un escalier secret. Et l’emprunter, selon lui, leur épargnerait de traverser les trois quarts de la forteresse. Pour être franc, Mat doutait d’éprouver beaucoup de sympathie pour des seigneurs avides de voir torturer les gens au point de disposer d’un raccourci entre leurs appartements privés et la prison…

— Réjouis-toi d’être un veinard, dit Sandar. Sinon, le deuxième nous aurait tués avant même qu’on l’aperçoive. Je sais que la porte qui donne sur ce fichu escalier est dans le coin. Tu me suis ? Ou tu préfères attendre l’arrivée d’un autre Haut Seigneur ?

— Passe devant, dit Mat en enjambant un des escrimeurs inconscients. Je ne suis pas un fichu héros.

Il emboîta le pas au pisteur, qui étudia toutes les portes en marmonnant entre ses dents qu’il finirait bien par trouver la bonne.