Выбрать главу

Chez les Galaine, Nicolas trouva porte close. Deux gardes françaises montaient la garde en somnolant. Sept heures était un moment décent pour souper en famille chez un bourgeois de Paris. Il dut heurter le marteau de la porte cochère. Après quelques instants, il entendit un pas traînant, et une vieille servante apparut en tablier. Elle redressait la tête comme les tortues du Jardin du roi. Des mèches de cheveux jaunasses s’échappaient de sa coiffe. Des rides profondes qu’encrassaient les ombres de la vieillesse sculptaient un visage affaissé aux yeux pâles. La poitrine tombait en débordant sur l’enflure du ventre. Aux taches qui souillaient le tablier, Nicolas supposa qu’il se trouvait devant Marie Chaffoureau, la cuisinière du logis. Miette n’était sans doute pas assez rétablie pour venir ouvrir aux visiteurs.

— Que nous veut-on à c’t’heure ? Si c’est la charité on a déjà donné et il n’y a plus de regrat dans cette maison, hélas !

Il nota la remarque.

— Pouvez-vous avertir votre maître que le commissaire Le Floch souhaite l’entretenir ?

Le vieux visage se chiffonna en une manière de sourire.

— Fallait le dire primement, mon bon monsieur ! Donnez-vous la peine d’entrer. Je vas prévenir not’maître.

Ils pénétrèrent dans une cour contiguë et parallèle au bâtiment principal. Elle avait connu de meilleurs jours ; l’herbe poussait entre les pavés inégaux. De vieilles caisses moisies finissaient de pourrir. La cuisinière surprit son regard.

— Ça n’est plus comme avant. Je veux dire, du temps du père de Monsieur. Alors, on avait un équipage, et tant et tant...

Marie Chaffoureau se dirigea vers une porte ouverte qui donnait dans un petit couloir et lui désigna le bureau où s’était tenue la première rencontre avec le marchand pelletier. Elle disparut en marmonnant quelques mots incompréhensibles. L’attente ne fut pas longue, agrémentée par le murmure sourd et les éclats d’une querelle proche. Il y eut un claquement de porte ; et Charles Galaine entra dans la pièce. Il avait l’air de fort méchante humeur.

— Non seulement, monsieur le commissaire, vous ne respectez pas notre deuil, mais vous vous présentez à une heure où toute famille honorable est rassemblée pour...

— Vous prêchez un convaincu, monsieur. Mais si je suis ici ce n’est ni sur ordre de la police ni sur décision de justice...

— Mais alors...

— Je suis ici par ordre personnel du roi pour y poursuivre mon enquête et pour faire rapport à Sa Majesté...

Nicolas ne croyait pas outrepasser ses instructions en liant son enquête criminelle aux événements de la nuit dernière.

— Le roi ! murmura Galaine, éberlué. Mais comment le roi connaîtrait-il... Et puis, ce n’était rien qu’une crise de nerfs.

— Le roi sait tout ce qui s’est passé cette nuit dans cette maison. Cela, et aussi le scandale et le tumulte que la folie de votre servante a suscités. Sachez qu’il est hors de question d’autoriser dans la capitale de tels désordres, sources d’émotions et d’agitations chez un peuple toujours prompt à s’enflammer pour des prétextes ou de mauvaises causes. Et était-ce pour rien que vous et les vôtres étiez tombés en prières ?

— Monsieur, que prétendez-vous faire ?

— Toujours selon mes ordres, vous demander l’hospitalité quelques jours.

Galaine fit un mouvement.

— Oh ! rassurez-vous, il est hors de question que vous me nourrissiez gratis. Je paierai ma pension. Croyez-vous le roi si pauvre qu’il ne puisse défrayer ses serviteurs ? Vous voulez en parler, allons-y. Un bon hôtel, c’est quatre à cinq livres par jour.

— Je ne dispose que d’un méchant réduit où nos pauvres servantes installent une couchette...

— Cela va. Donc, le logis quatre livres, plus deux livres pour la table, cela fait six livres. Monterons-nous jusqu’à huit ? Cela vous convient-il ?

Un peu de rouge était venu aux joues de Galaine.

— Serviteur, monsieur. Voulez-vous partager notre souper ? Nous allions commencer.

Nicolas s’inclina et suivit le marchand pelletier.

La partie privée de la maison se trouvait derrière la boutique en façade et à gauche des bureaux de Charles Galaine. La mode avait peu à peu gagné, dans la bourgeoisie marchande parisienne, de consacrer une pièce aux repas. Ils pénétrèrent dans une salle à manger sans fenêtre. Un œil-de-bœuf donnant sur l’office devait, en plein jour, diffuser une médiocre lumière. Ce lieu renfermé, éclairé de mauvaises chandelles, jeta aussitôt Nicolas dans le malaise. Il fut présenté sans excès d’amabilité à la famille et six paires d’yeux se fixèrent sur lui. Le maître de maison prit place au haut de la table entre Camille et Charlotte, ses sœurs. À l’autre bout se tenait Mme Galaine avec, à sa droite, Jean, son beau-fils, et à sa gauche un blondin qu’on présenta comme Louis Dorsacq, commis de boutique. À droite de son demi-frère, une petite fille de sept à huit ans, à la figure anguleuse, se penchait sur son assiette et paraissait bouder. On apporta un couvert supplémentaire et Nicolas fut sèchement invité à prendre place en face de l’enfant.

Après une soupe claire, trempée de pain sec, un plat de pigeons aux fèves fut apporté. Les chétifs volatiles paraissaient avoir rétréci à la cuisson. À la visible irritation des époux Galaine, l’aînée des sœurs, Charlotte, appuyée par le pépiement excité de sa cadette, entreprit de vitupérer le train de la maison en général et le plat présenté en particulier. Jamais, disait-elle, on n’aurait vu pareille chose du vivant de leur père. Il avait accru le pré carré de la famille et n’avait pas livré son négoce aux aventureuses spéculations et à la fortune de mer. Ah ! c’était une honte de devoir, devant un étranger, rappeler tant de préceptes utiles. Elle jeta un regard vipérin sur le commis et, changeant de chapitre, rappela les devoirs des garçons de boutique, tant en gros qu’en détail, et comment ils se devaient comporter. Il fallait pour cet office un garçon consciencieux, sage, fidèle et qui ne s’amusait pas tant à friponner, car ceux qui le font sont cause de la perte et de la ruine des marchands. Enfin, en toutes choses le commis devait s’appliquer à bien faire son devoir et à ne donner que de la satisfaction à son maître. Le coup de grâce fut porté par sa cadette, qui émit l’idée que, pour cette place, un godelureau blondin était le contraire du bon serviteur.

Nicolas considérait avec inquiétude le pigeon qui se trouvait dans son assiette, qui résistait en glissant dans sa pauvre sauce aux tentatives de désarticulation. Les deux sœurs l’observaient en se gaussant. Charlotte reprit la parole sans que son frère daignât lever la tête. Quant à sa femme, elle poursuivait avec le commis une de ces conversations de bas-bleu. Il était question de comparer la nouvelle salle de l’Opéra et celle de Versailles, où on faisait manœuvrer les chevaux à la petite écurie. La voix grinçante de Camille domina à nouveau le souper. Qu’étaient-ce que ces ombres de pigeon ? À n’en pas douter, des exemplaires de ces oiseaux urbains qui entêtaient le Parisien par leurs envols et leurs ordures. Pris au filet, ils étaient engavés par des hommes qui leur soufflent avec la bouche de la vesce[60]dans le jabot. Quand on leur coupe le col, on reprend cette même vesce à demi digérée et la même bouche la resouffle aux pigeons qui ne seront tués que le surlendemain. La police étant chargée de la surveillance des approvisionnements, Nicolas n’était que trop informé de cette pratique. Charlotte, sans raison, se mit à réclamer du perroquet. La petite Geneviève se leva, la main sur la bouche, repoussa sa chaise qui tomba, et disparut en courant. Charles Galaine releva la tête, assena un formidable coup de poing sur la table. Deux verres tombèrent, imbibant de vin la nappe qui, dégouttant sur le parquet, forma une sinistre tache rouge, semblable à du sang.

вернуться

60

Graminée donnée aux pigeons comme nourriture.