— Oh ! s’exclame-t-elle en hurlant.
C’est la grosse crise cette fois. Elle y va de son chagrin.
Bérurier paraît tout attendri… Il s’essuie furtivement la paupière. Puis, s’approchant de la fille.
— Mon pauvre petit, dit-il, qu’est-ce qu’il t’a fait ce grand brutal ?
Et, tout en s’apitoyant, il lui colle une mornifle sur la première joue.
— Ce qu’il y a de malheureux, avec les gonzesses, dit-il, c’est qu’à part les baffes tu ne sais pas où les chapoter.
Il explique doctement, tandis que Régine hurle de douleur :
— Un bonhomme, t’as de la ressource. Tu peux y filer des coups de latte dans les noix ou des ramponneaux au plexus… Mais une femme, non ! C’est plus fort que soi, on est délicat avec elle.
Pour montrer l’étendue de sa délicatesse, il octroie son doublé à la greluche.
— Tiens, mignonne, c’est ma fête ! annonce-t-il.
Elle ne ressemble plus à Miss Univers, je vous jure ! Son visage tuméfié, brouillé par les larmes, est assez déprimant. On dirait une gueule d’accidentée. Notez qu’on peut ranger dans les accidents de la circulation les gnaces qui se font perturber la façade par des flics…
J’espère que maintenant elle aura pigé.
Sur ce, on frappe à la porte et la voix ravagée de Félicie demande :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien, Maman, c’est la jeune fille qui fait des vocalises…
— Excusez-la, elle donne un récital à Pleyel demain…
J’entends le pas fureteur de ma vioque qui s’éloigne dans le couloir.
— Tu parles ou on se raconte la dernière de Champi ? questionné-je. Je te préviens que ces séances me dépriment. Alors, pour en finir plus vite, je vais employer les grands moyens…
Elle secoue la tête et crie :
— Je ne sais rien ! Rien ! Rien !
Je fais la grimace.
— Je n’aime pas les vers de six pieds, surtout avec des chevilles comme ça… Bon, puisque tu as la comprenette difficile, on va passer à un autre genre d’exercice.
Son visage se crispe sous l’effet de l’appréhension.
— Ne te tracasse pas, ça ne te fera pas mal ! Et qui plus est, pas de mal.
Je sors, suivi par le regard interrogateur de Bérurier et par celui, inquiet, de Régine.
Je vais jusqu’à ma salle de bains. Cette nuit est la nuit des salles de bains ! Y a des nuits du 4-Août, des nuits du cinéma… Eh ben moi, j’ai mes nuits hydrothérapiques… Chacun son lot !
J’y prends une tondeuse. Pas une tondeuse à gazon, non, une tondeuse à crins… Et je reviens à ma prisonnière. Je constate que ce sadique de Béru a profité de mon absence pour l’assaisonner un peu plus… Elle couine comme une femelle en rut ! Ça me gêne à cause de Maman. Pour une fois que j’amène une nana sous le toit familial, je me comporte drôlement avec elle, hein ? Avec ça, jamais les voisins n’admettront que je peux faire un bon mari !
Régine me regarde sans piger. Cette tondeuse, dans mes mains, a un aspect barbare.
— Je t’ai prévenue que ça ne te ferait pas mal, dis-je…
J’ajoute, à l’intention de Bérurier :
— Tu veux la tenir, dis, Gros, pendant que je vais la tondre… La mode est aux cheveux courts cette année…
Du coup, elle ne songe plus à chialer, la souris. Ses tifs ! Vous parlez, c’est sacré !
Elle se voit déjà avec la tronche en boule d’escadrin, lisse comme une ampoule électrique. Ça la défrise, si j’ose me permettre cette métaphore.
— Je vais parler, annonce-t-elle d’une voix lamentable…
Je fais jouer devant ses yeux les chailles grignoteuses de la tondeuse.
— Bravo, mignonne, mais que ce soit vite et sans plus de manières, tu entends ?
Elle entend. Moi aussi. Et voici ce qu’elle nous dit…
CHAPITRE XIII
Peau de balle…
Au moment de l’invasion allemande en Pologne, un savant polak venait de terminer la mise au point d’un engin meurtrier tout ce qu’il y a de meû-meû ! Cet engin, d’après Régine, consistait en une balle de fusil creuse contenant un acide extraordinairement puissant. J’appelle ça un acide because la chimie et moi n’avons aucun rapport même sexuel. Ça me fait du reste pleurer les noix de penser que, la plupart du temps, dans mon cornichon de bizness, je risque mes os et la viande qui les décore pour sauver des trucs auxquels je ne pige rigoureusement rien. Ceux qui suivent mes Mémoires comme on suit le feuilleton de son canard habituel savent qu’il m’est parfois arrivé de jouer les derniers jours de Fort-Archambault à moi tout seul pour rapporter à mes chefs une fiole contenant un liquide qui aurait aussi bien pu être de la pisse d’âne ou du Solivaisselle !
Pour en revenir à notre savant polak, sa découverte est prodigieuse car le fameux acide offre la particularité redoutable de tout attaquer… Fer, pierre, bois, verre, rien ne résiste à sa morsure implacable.
Que la balle percute un char d’assaut et en moins de temps qu’il n’en faut à un lapin pour se reproduire, le blindé paraît avoir été bouffé par les mites… Pensez aux effets qu’un tel machin chose peut avoir sur la coque d’un cuirassé par exemple…
Donc, au moment de la guerre, le brave savant (encore un bienfaiteur de l’humanité, comme vous pouvez en juger !) a ramassé ses fafs, sa balle spécimen et sa brosse à dents… Puis, comme beaucoup de ses compatriotes, il s’est barré en France dans l’espoir d’y trouver le calme et le repos… L’idée était fameuse car effectivement il l’a trouvé le repos… Et même le repos éternel puisque à peine débarqué sur notre territoire il a reçu une bombe sur le coin de la terrine. Au tas ! qu’il a été, le champion du détachant, lui et ses formules… On n’arrête pas le progrès, dit-on ? Eh ben, mon colon qu’est-ce qu’il te faut !
Avant de clamser, le gnard avait cloqué son matériel dans le coffre de l’hôtel où il était descendu. Un compatriote à lui est venu le réclamer, en faisant valoir une parenté douteuse.
Il avait des papelards signés par l’ambassade de Pologne, re-bref, il a eu le gérant de l’hôtel à l’influence. Ainsi il a récupéré la fâcheuse invention et les notes…
Bon, fin du chapitre premier. Nous arrivons maintenant à l’invasion de la France. Les Frizous, qui étaient au courant de la découverte, ont délégué un crack de leur police pour enquêter. Et ce crack n’était autre que Staube.
Vous voyez comme tout s’enchaîne (d’arpenteur, dirait Bérurier). Le Staube a retrouvé la trace du pseudo-parent du savant. Un certain Biernarski. Vous pigez, oui, avec vos cerveaux format noisette ?
Ce dernier, continuant de fuir devant l’avance allemande (quand une habitude est prise, voyez-vous !) se trouvait en Espagne.
Staube s’y est rendu et il lui a chouravé la formule de l’acide que Biernarski détenait… L’affaire pouvait stopper là, seulement il y a eu un hic tellement grand que vous n’auriez pu le faire rentrer dans les Galeries Lafayette ! Les savants allemands ne purent fabriquer l’acide en question car il leur manquait une chose primordiale : le contenant de ce contenu féroce qui détruisait tous les matériaux ! Tous les essais d’alliages furent inefficaces et, de ce fait, les recherches furent abandonnées.
La guerre s’acheva. Biernarski rentra en Pologne, Staube se planqua en Espagne car il s’était terriblement mouillé à la Gestapo et des années passèrent. Biernarski narra l’histoire aux autorités polonaises qui firent des recherches en Allemagne. On sut alors que l’invention n’avait pas eu de suite à cause de cette absence d’un matériau susceptible de le recevoir. Il fallait la balle puisque cette dernière contenait à la fois l’acide et la matière qui lui résistait… Drôle d’imbroglio, pas, mes mômes ?